Le pouce qui fait défiler un fil sans fin, la petite flamme qu’on ne veut pas laisser s’éteindre, la notification qui rallume l’écran : ces gestes que des millions de personnes font sans y penser sont au cœur d’un procès qui s’est ouvert le mercredi 28 octobre 2026 à Los Angeles. Pour la première fois, Snap, la maison mère de Snapchat, doit se défendre devant un jury populaire contre des accusations d’addiction aux réseaux sociaux chez les jeunes, aux côtés de Meta, propriétaire d’Instagram, déjà condamné en mars [1]. Le dossier concerne deux adolescentes américaines. Les chiffres français montrent pourtant que la question dépasse largement l’adolescence.
Snapchat et Instagram face à un jury de Los Angeles : ce que les plaignantes reprochent aux applications
Les deux plaignantes sont désignées par leurs initiales. S.J., 16 ans, vit dans l’Illinois : elle a commencé à utiliser Snapchat très jeune et attribue à l’application un usage compulsif qui aurait contribué à une dépression, un sommeil réduit, de l’anxiété, un trouble alimentaire, des idées suicidaires et de l’automutilation [2]. Elle a transigé avec Meta la semaine dernière et ne poursuit plus que Snap. K.D.B., 18 ans, du Mississippi, vise les deux groupes [1]. Leur plainte, déposée en 2023, affirme que les entreprises ont conçu leurs plateformes « de façon défectueuse, précisément pour attirer et rendre dépendants les mineurs et les jeunes adultes » (notre traduction) [2].
Le procès ne porte pas sur les contenus publiés, dont la loi américaine exonère largement les plateformes, mais sur la conception des applications [1]. Les avocats des plaignantes visent des mécanismes précis [1] [2] :
- les « Snapstreaks » de Snapchat, ces séries de jours consécutifs d’échanges entre deux amis, signalées par une flamme, qui retombent à zéro si l’on manque un jour ;
- le défilement sans fin des fils, qui ne propose jamais de point d’arrêt ;
- les notifications qui rappellent l’utilisateur dans l’application ;
- les compteurs de vues et les « likes » d’Instagram.
Les deux groupes contestent. Snapchat « s’ouvre sur l’appareil photo, pas sur un fil », et ces accusations « déforment fondamentalement » l’expérience des plaignantes, a réagi un porte-parole de Snap auprès de l’AFP [1]. Pour Meta, « la santé mentale d’un jeune est façonnée par de nombreux facteurs », et K.D.B. aurait « bien plus utilisé TikTok qu’Instagram ou Facebook » [1]. Les débats doivent s’ouvrir le 4 novembre et durer jusqu’à la mi-décembre. Mark Zuckerberg (Meta), Evan Spiegel (Snap) et Adam Mosseri, le patron d’Instagram, sont attendus à la barre mi-novembre [1]. Meta et Snap ont demandé à la juge Carolyn Kuhl de séparer les deux affaires, une requête qu’elle n’avait pas encore tranchée à l’ouverture [2], et les deux groupes peuvent encore transiger d’ici le verdict. L’enjeu dépasse ces deux jeunes femmes : leurs dossiers doivent servir de référence pour régler des milliers de plaintes regroupées devant la justice californienne [1].
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Un premier verdict à 6 millions de dollars a poussé les plateformes à transiger
En mars, un premier jury de Los Angeles avait accordé 6 millions de dollars à une jeune femme de 20 ans, K.G.M., jugeant la négligence de Meta et de YouTube en partie responsable de ses troubles. La juge Kuhl a confirmé ce verdict en juin, et les deux groupes ont fait appel [1]. Depuis, les plateformes évitent le jury : YouTube et TikTok ont réglé à l’amiable avec S.J. et K.D.B. avant ce deuxième procès [1].
Les accords conclus ailleurs dessinent déjà ce que pourraient devenir les applications. En transigeant avec l’Alabama fin septembre, pour au moins 100 millions de dollars, TikTok a accepté une limite quotidienne de deux heures et un blocage nocturne pour les mineurs. Fin août, Meta avait conclu avec les procureurs généraux de la quasi-totalité des États américains un accord de plus de 18 milliards de dollars, assorti de nouvelles limites pour les adolescents sur Instagram et Facebook, selon l’AFP [1].
L’Europe regarde les mêmes mécanismes. En juillet 2026, la Commission européenne a estimé, à titre préliminaire, que la conception addictive d’Instagram et de Facebook enfreignait le règlement sur les services numériques (DSA). Son enquête porte sur le défilement infini, la lecture automatique, les notifications et les recommandations personnalisées. Selon elle, Meta n’a pas correctement évalué leurs risques pour le bien-être physique et mental des utilisateurs, « y compris les mineurs et les adultes vulnérables » [3]. Ces deux derniers mots changent la perspective : la conception visée ne s’arrête pas à 18 ans.
Chez les adultes, se connecter plusieurs fois par heure va de pair avec deux fois plus de syndromes dépressifs
En France, la statistique publique dispose d’une mesure rare chez l’adulte. À l’automne 2022, l’enquête EpiCov de l’Inserm et de la Drees a interrogé 65 423 personnes sur la fréquence à laquelle elles se connectaient aux réseaux sociaux (« Facebook, Twitter, Instagram, etc. ») et sur leur santé mentale. L’Insee en a publié les résultats en octobre 2025 [4]. En additionnant les réponses « une fois par heure » et « plusieurs fois par heure », 15,7 % des adultes se connectent au moins une fois par heure, soit près d’un sur six. La proportion atteint 46,8 % chez les 18-24 ans, 22,7 % chez les 25-44 ans et 9,4 % chez les 45-69 ans [4].
La part des personnes qui présentent un syndrome dépressif suit la même pente. Chez les 18-69 ans, elle est de 8,1 % chez ceux qui ne se connectent jamais, de 8,3 % chez ceux qui le font moins d’une fois par heure, de 12,4 % une fois par heure et de 18,5 % plusieurs fois par heure [4]. C’est 2,3 fois plus qu’en l’absence de connexion. Le détail le plus parlant tient dans l’écart quasi nul entre « jamais » et « moins d’une fois par heure » : utiliser les réseaux sociaux n’est pas, en soi, associé à plus de dépression ; c’est le réflexe d’y revenir sans cesse qui l’est.

Ce n’est pas qu’une affaire de jeunes. Chez les femmes de 45 à 69 ans, la proportion passe de 8,2 % sans connexion à 20,6 % chez celles qui consultent leurs réseaux plusieurs fois par heure, et de 6,7 % à 17,6 % chez les hommes du même âge, soit environ 2,5 fois plus [4]. Le sens du lien reste ouvert : l’Insee rappelle que certains troubles psychiques entraînent eux-mêmes de l’isolement ou un éloignement de l’emploi, qui peuvent pousser vers les écrans. Les écarts se maintiennent toutefois après prise en compte du niveau de vie et de la composition du ménage [4]. Ce que les données ne disent pas, c’est que les notifications ou les « streaks » déclenchent une dépression ; c’est précisément ce que le jury de Los Angeles devra apprécier pour deux cas individuels.

Usage problématique des réseaux sociaux : les repères qui valent aussi pour les adultes
Il n’existe pas de diagnostic officiel d’« addiction aux réseaux sociaux ». À ce jour, le seul trouble lié aux écrans reconnu par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans sa classification internationale des maladies (CIM-11) est le trouble du jeu vidéo, rappelle la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) [5]. L’OMS Europe décrit en revanche un usage problématique des réseaux sociaux, qui ressemble à une addiction par quatre signes [6] :
- ne plus parvenir à contrôler le temps passé sur les réseaux ;
- se sentir mal ou en manque quand on ne peut pas s’y connecter ;
- délaisser d’autres activités à leur profit ;
- en subir des conséquences négatives dans la vie quotidienne.
Ces critères sont mesurés chez les adolescents : en Europe, 11 % des 11-15 ans entraient dans cette catégorie en 2022, contre 7 % en 2018 [6]. Ils parlent pourtant aux adultes. Dans le baromètre réalisé par Toluna Harris Interactive pour la Mildeca auprès de 2 074 personnes de 18 ans et plus, à l’automne 2025, 79 % des utilisateurs de réseaux sociaux disent y passer plus de temps que prévu, dont 46 % souvent. Parmi les personnes les plus en détresse psychologique, 76 % le vivent souvent, et 45 % y passent 3 heures ou plus par jour, contre 21 % en moyenne [7]. Le moment du coucher est le plus exposé : 58 % de ceux qui regardent des contenus en ligne disent continuer parfois au lit [7].

Le premier repère utile n’est donc pas un nombre d’heures, que personne n’a fixé pour les adultes, mais la perte de maîtrise : essayer de réduire sans y arriver, sentir monter l’irritation quand le téléphone est hors de portée, voir le sommeil, le travail ou les proches passer après le fil. Ce sont aussi les points sur lesquels s’appuient les soignants.

Ces difficultés peuvent être abordées avec son médecin traitant. Les centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa) reçoivent aussi les personnes qui ont un comportement addictif « aux jeux, aux écrans », et les consultations jeunes consommateurs (CJC), gratuites et confidentielles, accueillent les mineurs et les jeunes majeurs ainsi que leur entourage. Fil santé jeunes répond de façon anonyme et gratuite au 0 800 235 236 [8].
Sources et références
[1] AFP (France 24) — Réseaux sociaux et santé mentale : Snapchat face à un jury pour la première fois, avec Instagram, 28 octobre 2026
https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20261028-r%C3%A9seaux-sociaux-et-sant%C3%A9-mentale-snapchat-face-%C3%A0-un-jury-pour-la-premi%C3%A8re-fois-avec-instagram
[2] CBS News — Jury selection begins in Meta and Snap trial over social media addiction claims, 28 octobre 2026
https://www.cbsnews.com/news/meta-snap-social-media-addiction-trial/
[3] Commission européenne — Commission preliminarily finds the addictive design of Instagram and Facebook in breach of the Digital Services Act, juillet 2026
https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/news/commission-preliminarily-finds-addictive-design-instagram-and-facebook-breach-digital-services-act
[4] Insee — Santé mentale et usages du numérique, Insee Références « L'économie et la société à l'ère du numérique », 14 octobre 2025 (enquête Inserm-Drees EpiCov, automne 2022)
https://www.insee.fr/fr/statistiques/8616813?sommaire=8616883
[5] Mildeca — L'Essentiel sur… les usages problématiques d'écrans
https://www.drogues.gouv.fr/lessentiel-sur-les-usages-problematiques-decrans
[6] OMS Europe — Teens, screens and mental health, 25 septembre 2024
https://www.who.int/europe/news/item/25-09-2024-teens--screens-and-mental-health
[7] Mildeca / Toluna Harris Interactive — Baromètre des comportements numériques, vague 5, synthèse, novembre 2025
https://www.drogues.gouv.fr/sites/default/files/2025-11/Synth%C3%A8se_Bar%C3%B4metre_des_comportements_num%C3%A9riques_2025.pdf
[8] Assurance maladie (ameli.fr) — Addictions : à qui s'adresser ?
https://www.ameli.fr/assure/sante/themes/addictions/suivi




