Des règles « déclenchées deux semaines en avance », des douleurs comme des « couteaux de chaque côté des ovaires », des saignements revenus sous implant contraceptif : depuis les manifestations contre la vie chère des 17 et 24 octobre 2026, des milliers de manifestantes décrivent des troubles des règles après avoir respiré des gaz lacrymogènes [1][9]. Le collectif Lacrymos de sang, fondé par Eva-Luna Tholance, comptait environ 9 500 réponses à son questionnaire en ligne au 29 octobre [1]. Sa collecte s’arrête le 31 octobre, avant la publication d’une analyse [9].
Ces récits ne disent ni combien de femmes exposées sont touchées, ni ce qui provoque leurs troubles. Deux enquêtes publiées aux États-Unis après les manifestations de 2020 donnent en revanche des chiffres détaillés. Relus dans leurs tableaux d’origine, ils montrent un lien net avec la durée d’exposition au gaz, mais aussi un écart presque du simple au double entre les deux enquêtes pour une même journée. Les gestes après une exposition et les signes qui doivent faire consulter, eux, ne dépendent pas de ces incertitudes.
Gaz lacrymogènes : le CS, un aérosol solide qui se dépose
Le principe actif des grenades lacrymogènes est le gaz CS, ou 2-chlorobenzylidène malononitrile. Sa fiche toxicologique, publiée par l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), le décrit comme irritant pour les yeux, les voies respiratoires et la peau, avec des effets « réversibles en quelques heures » [4]. Dans la cartouche, il est associé à d’autres produits et à une charge pyrotechnique, dont la composition exacte est « difficile » à obtenir, explique au Progrès le toxicologue Fabrizio Pariselli, qui dirige l’unité Prévention du risque chimique du CNRS. Chauffé, le CS ne part pas dans l’atmosphère comme un gaz : il forme « un aérosol solide qui se dépose » [7].
La même fiche de l’INRS indique qu’« aucun effet sur la reproduction n’a été observé » dans les études effectuées [4]. Ces travaux ne répondent pas pour autant à la question des règles : les essais de toxicité du CS ont été menés par l’armée dans les années 1960 et ne comportaient aucun suivi de la santé reproductive, rappellent les auteurs de l’enquête publiée en 2023 [3].
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Deux enquêtes américaines relient la durée d’exposition aux troubles des règles
La première, publiée en 2021 dans BMC Public Health, a interrogé en ligne 2 257 adultes exposés aux gaz lacrymogènes à Portland (Oregon) pendant l’été 2020. Parmi les 1 650 personnes susceptibles d’avoir des règles, 899, soit 54,5 %, ont déclaré un changement de leurs règles ou une sensibilité des seins dans les jours suivants : surtout des crampes plus fortes (36,6 %), de petits saignements inhabituels (27,8 %) et des règles plus abondantes (23,6 %) [2]. Ces déclarations augmentent avec le nombre de jours d’exposition, et le tableau d’origine de l’étude permet de le suivre symptôme par symptôme.
| Trouble déclaré à Portland | Exposées 1 jour | Exposées 5 jours ou plus |
|---|---|---|
| Au moins un trouble des règles ou des seins | 40 % | 67 % |
| Crampes plus fortes | 24 % | 51 % |
| Petits saignements inhabituels | 19 % | 40 % |
| Règles plus abondantes | 14 % | 38 % |
| Plus de caillots | 3 % | 20 % |
| Absence de règles | 3 % | 10 % |
La hausse la plus marquée touche les caillots : leur part passe de 3 % à 20 % entre une et cinq journées de gaz ou plus, plus de six fois plus, sur de petits effectifs (9 personnes contre 66) [2].
La seconde enquête, publiée en 2023 dans Frontiers in Epidemiology, a recruté dans tous les États-Unis 1 276 personnes exposées en 2020 et 2021. 83 % ont déclaré au moins un trouble : crampes utérines (69 %), règles en avance (55 %), sensibilité des seins (30 %) et règles en retard (19 %) [3]. Les règles en avance y sont donc près de trois fois plus citées que les retards, et à Portland l’absence de règles fait partie des troubles les moins déclarés, chez 6,5 % des participantes [2][3].
Les auteurs de 2023 ont tenu compte du profil des participantes, des hormones prises, d’un diagnostic gynécologique antérieur et d’un cycle habituellement sensible au stress. Après ces ajustements, cinq jours d’exposition ou plus restent associés à une cote 2,6 fois plus élevée de déclarer un trouble qu’un seul jour [3]. La cote compare les chances de déclarer un trouble d’un groupe à l’autre : une cote de 1 signifierait aucune différence.

Une même journée de gaz, 40 % ou 77 % : pourquoi ces chiffres ne mesurent pas la fréquence
Les deux enquêtes interrogent des personnes exposées une seule journée et n’obtiennent pas le même résultat : 40 % déclarent un trouble à Portland (116 sur 292), 77 % dans l’enquête nationale (351 sur 455) [2][3]. À Portland, six personnes sur dix exposées un seul jour n’ont donc rien signalé. Cet écart tient à la façon de recruter et d’interroger. Le questionnaire de Portland a circulé sur un réseau social de manifestants, puis par le quotidien The Oregonian et l’agence de santé de l’Oregon, et portait sur toutes les conséquences du gaz sur la santé [2]. L’enquête nationale ciblait la santé reproductive et a été diffusée sur Facebook, Instagram et des listes de Planned Parenthood, le planning familial américain. Ses auteurs reconnaissent que les personnes les plus touchées ont pu répondre plus volontiers, et 91 % de leurs participantes prenaient des hormones [3].
Aucune des deux enquêtes ne compare les personnes exposées à des manifestantes qui ne l’ont pas été, et les troubles y sont déclarés sans examen médical [2][3]. Or les journées les plus exposées sont aussi celles passées le plus longtemps dans la tension d’un cortège. « On sait que les états de stress très aigus peuvent modifier ponctuellement le cycle menstruel », rappelle à TF1info le gynécologue Geoffroy Robin, secrétaire général du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) [8]. Dans l’enquête de 2023, un cycle habituellement sensible au stress est lui-même associé à une cote 1,9 fois plus élevée de troubles, sans effacer le lien avec la durée d’exposition [3].
C’est ce qui donne du poids à la démarche du collectif Lacrymos de sang, qui recueille aussi les réponses de manifestantes n’ayant pas été gazées [9] : sans ce groupe de comparaison, 9 500 témoignages ne permettent pas de savoir combien de femmes exposées voient leur cycle dérégler. Deux autres travaux, sur 145 manifestantes des Gilets jaunes et sur 82 femmes aux États-Unis en 2026, n’ont pas été évalués par d’autres chercheurs avant leur diffusion [1].
Les auteurs de 2023 avancent deux pistes biologiques, encore à vérifier : la transformation du CS en cyanure dans l’organisme, qui pourrait dérégler la thyroïde et les glandes surrénales, et l’activation par le gaz de récepteurs de la douleur également impliqués dans les règles douloureuses [3]. Pour Geoffroy Robin, « il s’agit d’une phase transitoire » : seules « des expositions à de fortes doses et à des expositions prolongées » peuvent selon lui « conduire à des troubles durables » [8]. Les données sur la grossesse sont les plus minces : dans l’enquête de 2023, 19 participantes étaient enceintes lors de l’exposition et 10 ont ensuite déclaré une perte de grossesse, un effectif trop petit pour en tirer une fréquence [3]. Le collectif avait recensé 21 signalements de fausses couches au 26 octobre [1].
Après une exposition aux gaz lacrymogènes : rincer, laver, isoler les vêtements
Les gestes après une exposition visent à retirer au plus vite un produit qui se dépose sur la peau, les cheveux et les tissus. Selon les Centers for Disease Control and Prevention (CDC), l’agence sanitaire fédérale américaine, et la fiche de l’INRS [4][5] :
- S’éloigner du nuage, vers l’air frais et si possible en hauteur : les agents lacrymogènes forment un nuage dense qui se déplace près du sol. Sortir de la zone suffit en général à un retour rapide à la normale [4][5].
- Rincer les yeux à l’eau claire pendant 10 à 15 minutes s’ils brûlent ou si la vue se trouble. Les lentilles de contact se retirent et ne se remettent pas, même réutilisables ; les lunettes se lavent à l’eau et au savon [5].
- Laver le corps, cheveux compris, avec beaucoup d’eau et du savon. La brûlure peut se raviver au début du lavage, un phénomène que l’INRS juge « pas inhabituel » [4][5].
- Retirer les vêtements imprégnés sans les passer par la tête, quitte à les couper, puis les enfermer dans un sac plastique fermé, lui-même glissé dans un second sac [5].

Une fois la personne éloignée et lavée, les effets durent en général 15 à 30 minutes [5]. Une gêne respiratoire, une douleur des yeux ou des troubles qui persistent, ou de nouveaux signes qui apparaissent, justifient de consulter un médecin [4][5].
Règles inhabituelles après les gaz : les signes qui doivent faire consulter
Les troubles décrits après les gaz relèvent des mêmes repères que tout saignement gynécologique inhabituel. L’Assurance maladie liste trois situations qui imposent de consulter un gynécologue en urgence ou d’appeler le 15 [6] :
- chez une femme en âge d’avoir des enfants, un saignement avec des douleurs du bas-ventre après un retard de règles, qui peut faire craindre une grossesse extra-utérine ou une fausse couche ;
- un saignement abondant avec un malaise ou une grande faiblesse ;
- un saignement accompagné de fièvre.
Dans les autres cas, des règles très abondantes ou très longues, ou des saignements entre les règles, justifient un rendez-vous chez le médecin traitant ou la sage-femme [6]. Quelques repères aident à juger l’abondance : changer de cup toutes les 2 à 3 heures lors de règles de plus de 7 jours, ou changer une culotte menstruelle pour flux abondant avant 12 heures, signale un saignement anormalement abondant. Le score de Higham, qui note chaque protection selon son remplissage, situe à 100 points une perte de 80 ml, seuil au-delà duquel les règles sont trop abondantes [6].
Pour préparer la consultation, l’Assurance maladie conseille de noter la date des dernières règles, le nombre de protections utilisées chaque jour, la présence de caillots et de débordements la nuit, ainsi que la contraception ou le traitement hormonal en cours [6]. Après une manifestation, y ajouter les dates et le nombre de jours d’exposition aux gaz donne au professionnel la seule mesure de dose qu’ont retenue les deux enquêtes américaines.
Sources et références
[1] franceinfo — « Des douleurs que je n'avais jamais vécues » : des manifestantes racontent leurs troubles menstruels après leur exposition aux gaz lacrymogènes, 30 octobre 2026
https://www.franceinfo.fr/sante/temoignages-des-douleurs-que-je-n-avais-jamais-vecues-des-manifestantes-racontent-leurs-troubles-menstruels-apres-leur-exposition-aux-gaz-lacrymogenes_8259041.html
[2] Torgrimson-Ojerio B.N. et al. — Health issues and healthcare utilization among adults who reported exposure to tear gas during 2020 Portland (OR) protests: a cross-sectional survey, BMC Public Health, 2021, 21:803 (tableau 4)
https://bmcpublichealth.biomedcentral.com/articles/10.1186/s12889-021-10859-w
[3] Hassan A. et al. — More than tears: associations between exposure to chemical agents used by law enforcement and adverse reproductive health outcomes, Frontiers in Epidemiology, 2023
https://www.frontiersin.org/journals/epidemiology/articles/10.3389/fepid.2023.1177874/full
[4] INRS — (2-Chlorobenzylidène)malononitrile (gaz CS), fiche toxicologique FT 215 : pathologie-toxicologie et recommandations
https://www.inrs.fr/publications/bdd/fichetox/fiche.html?refINRS=FICHETOX_215§ion=pathologieToxicologie
[5] CDC (National Center for Environmental Health) — Riot Control Agents, page revue le 11 juin 2026
https://www.cdc.gov/chemical-emergencies/chemical-fact-sheets/riot-control-agents.html
[6] ameli.fr (Assurance maladie) — Saignements entre les règles ou règles très abondantes : quand consulter ?, 25 juin 2026
https://www.ameli.fr/assure/sante/themes/saignements-gynecologiques-anormaux/saignements-entre-les-regles-ou-regles-tres-abondantes-longues-le-bilan
[7] Le Progrès — Lacrymogènes : « Il est difficile d'avoir accès à la composition des cartouches », entretien avec Fabrizio Pariselli (CNRS), 31 octobre 2026
https://www.leprogres.fr/sante/2026/10/31/lacrymogenes-il-est-difficile-d-avoir-acces-a-la-composition-des-cartouches
[8] TF1info — Inhaler des gaz lacrymogènes peut-il perturber le cycle menstruel ?, 23 octobre 2026, mis à jour le 27 octobre 2026
https://www.tf1info.fr/sante/verif-manifestations-inhaler-des-gaz-lacrymogenes-lacrymo-peut-il-perturber-le-cycle-menstruel-des-femmes-2471673.html
[9] Courrier picard — Les gaz lacrymogènes sont-ils responsables de troubles menstruels ?, 27 octobre 2026
https://www.courrier-picard.fr/id755396/article/2026-10-27/les-gaz-lacrymogenes-sont-ils-responsables-de-troubles-menstruels





