Un petit sachet blanc glissé sous la lèvre avant une révision, une séance de sport ou une journée de travail chargée : sur les réseaux sociaux, la nicotine se présente de plus en plus comme un « booster » de concentration et d’énergie, loin de l’image de la cigarette. Des influenceurs du bien-être la décrivent comme un produit naturel qui aiderait à se concentrer, à être plus productif et même à gérer son stress [1][2]. La pneumologue Hasmeena Kathuria, chercheuse à l’université du Wisconsin, s’en inquiète dans une tribune publiée par The Conversation et reprise par la RTBF le 22 octobre [1]. Ce discours arrive au moment où la cigarette fait son retour dans l’imaginaire de la génération Z, portée par des stars comme Kylie Jenner ou Charli XCX [3]. En France, pourtant, ces sachets sont interdits depuis le 1er avril 2026 [4].
« Focus », « energy », « stack » : comment la nicotine change d’image
Le changement de discours est net. La nicotine n’est plus présentée comme la substance qui rend dépendant au tabac, mais comme un produit naturel « qui pourrait servir à tout », de l’amélioration de la concentration à la prévention du déclin cognitif, résume Hasmeena Kathuria [1]. Aux États-Unis, ce glissement accompagne l’essor du mouvement Make America Healthy Again. Cette nicotine se consomme sans combustion, en sachets placés entre la gencive et la lèvre, en gommes ou en patchs [1][2].
Elle s’inscrit dans la mode des « nootropiques », ces substances vendues pour stimuler le cerveau, comme la caféine, l’ashwagandha ou la L-théanine. Selon Euronews, des « biohackers », ces adeptes de l’optimisation de soi, en ont fait un raccourci vers la productivité et même la perte de poids [2]. Les fabricants suivent le mouvement. Le Comité national contre le tabagisme décrit ainsi des sachets à la caféine lancés en Europe en 2025 par l’héritier d’un groupe de tabac hongrois : 50 mg de caféine par sachet, l’équivalent d’un double expresso, au format exact des sachets de nicotine [5]. D’autres marques mettent en avant le sport, l’endurance ou la concentration, avec les mêmes ressorts que le tabac : un geste banalisé, des formats attractifs et des effets réels laissés dans le flou [5].
En ce moment
Les réseaux sociaux amplifient le phénomène. Une étude de l’organisation américaine Truth Initiative, publiée dans la revue Tobacco Control, a recensé 2 939 vidéos TikTok sur ces sachets encore en ligne fin 2023, vues plus de 71 millions de fois, et constate que les ventes ont accéléré après un pic de vidéos virales [6]. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a listé en mai les tactiques des marques : un emballage élégant et discret, des arômes de chewing-gum ou d’oursons, des influenceurs, le parrainage de festivals et de la Formule 1, et des messages qui encouragent une consommation discrète à l’école [7]. Les produits prennent parfois la forme de boîtes de bonbons ou de baumes à lèvres, faciles à cacher aux parents [8].
Ce que la nicotine fait vraiment à la concentration et à l’énergie
Le discours s’appuie sur un fond de vérité. La nicotine agit sur les mêmes récepteurs du cerveau que l’acétylcholine, un messager chimique de l’attention et de la mémoire. Elle augmente temporairement la vigilance et l’attention, et stimule la libération de dopamine, liée à la sensation de récompense [1]. « C’est un stimulant », rappelle la chercheuse Angela Difeng Wu, de l’université d’Oxford, « mais ces effets à court terme ne se traduisent pas forcément en quelque chose d’utilisable comme traitement de bien-être » [2].
Les études chez l’être humain vont dans le même sens. Les résultats sur l’attention et la mémoire de travail sont contrastés, et la nicotine ne semble pas améliorer les capacités des personnes en bonne santé. Elle pourrait même réduire les performances de celles qui réussissent le mieux aux tests [1]. Beaucoup de travaux portent aussi sur des consommateurs déjà dépendants : quand ils arrêtent, ils ont du mal à se concentrer et deviennent irritables, et la reprise efface ces symptômes. Le « gain » observé est alors souvent la simple fin du manque [1].
L’effet sur l’énergie a un revers. La nicotine active le système nerveux de la « lutte ou de la fuite » : elle accélère le cœur, augmente la pression artérielle et perturbe le sommeil [1]. Côté stress, elle procure un plaisir passager, mais à long terme elle dérègle la réponse au stress. À l’inverse, les personnes qui arrêtent voient leur anxiété, leurs symptômes dépressifs et leur stress diminuer [1]. Quant à la protection contre le vieillissement, la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson, elle repose sur des travaux chez l’animal ou en laboratoire, sans démonstration chez l’être humain [1].
| Promesse | Ce que montrent les études |
|---|---|
| « Focus » | Un gain bref de vigilance chez certains, pas d’amélioration chez les personnes en bonne santé |
| « Énergie » | Cœur plus rapide, tension plus haute, sommeil perturbé |
| « Anti-stress » | Un plaisir passager ; l’arrêt est associé à moins d’anxiété |
| « Naturelle » | Présente dans les plantes, mais principal moteur de la dépendance au tabac et à la vape |

Un marché mondial de 23 milliards de sachets, et des doses jusqu’à 150 mg
Selon l’OMS, plus de 23 milliards de sachets de nicotine ont été vendus dans le monde en 2024, plus de 50 % de plus que l’année précédente, pour un marché proche de 7 milliards de dollars en 2025 [7]. Cela représente plus de 63 millions de sachets chaque jour. Certains produits sont déclinés en dosages faible, moyen et fort, avec des teneurs pouvant atteindre 150 mg de nicotine [7]. L’OMS rappelle que la nicotine est fortement addictive, qu’elle peut nuire au développement du cerveau des adolescents, notamment à l’attention et à l’apprentissage, et qu’elle augmente le risque cardiovasculaire [7].
La réglementation peine à suivre. Environ 160 pays n’ont aucune règle spécifique sur ces sachets, 32 les encadrent et 16 en interdisent la vente [7]. La France a choisi d’aller plus loin. Pour l’OMS, ces tactiques visent à « normaliser la consommation de nicotine » et à rendre dépendante une nouvelle génération [7]. La chercheuse d’Oxford le résume ainsi : « Devenir dépendant à la nicotine est en soi un dommage » [2].
En France, des sachets interdits à l’achat, à la détention et à l’usage
La France a tranché. Depuis le 1er avril 2026, un décret interdit les produits à usage oral contenant de la nicotine : sachets, billes, gommes à mâcher, pastilles et liquides [4]. L’interdiction porte sur la vente, mais aussi sur l’acquisition, la détention et l’usage. Elle ne concerne ni le tabac à chiquer, ni les médicaments et dispositifs utilisés pour arrêter de fumer, comme les gommes vendues en pharmacie [4]. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) avait alerté dès 2023 sur une publicité très présente sur les réseaux sociaux, qui ciblait les jeunes, et sur des intoxications à la nicotine parfois sévères, avec vomissements prolongés ou convulsions [4].
Les fabricants ont contesté le texte. Le 13 juillet 2026, le Conseil d’État a jugé l’interdiction de l’offre, de la vente, de l’achat et de l’usage conforme à la loi, à la liberté d’entreprendre et au droit européen [9]. Il a seulement renvoyé à la Cour de justice de l’Union européenne la question de la fabrication, du transport et de l’exportation, déjà suspendus en référé en décembre 2025 [9][10]. Côté réseaux sociaux, la promotion rémunérée de produits contenant de la nicotine par un influenceur est interdite par la loi du 9 juin 2023, sous peine de deux ans de prison et de 300 000 euros d’amende [11].
Chez les jeunes, la cigarette recule mais la nicotine reste
Ce marketing vise un public chez qui la cigarette n’a jamais été aussi rare. Selon l’enquête EnCLASS 2024 de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), 0,9 % des collégiens et 5,6 % des lycéens fument tous les jours [12]. Chez les 18-29 ans, le Baromètre de Santé publique France compte 18,4 % de fumeurs quotidiens en 2024, contre 29,3 % en 2021 [13].
La nicotine, elle, a trouvé d’autres chemins. En 2024, 6,8 % des lycéens vapotent tous les jours, plus qu’ils ne fument, contre 2,8 % en 2018 [14]. Pour l’OFDT, la cigarette électronique n’est pas chez eux un moyen d’arrêter le tabac, mais « de plus en plus un produit complémentaire voire exclusif, signe d’un marketing qui cible les jeunes » [14]. Chez les 18-29 ans, 7,8 % vapotent chaque jour [13]. En Suisse, où les sachets restent vendus, le canton de Fribourg a lancé le site nicotinefree.ch pour aider les adultes à parler avec les jeunes des puffs, des sachets et du snus [15].

Hasmeena Kathuria rappelle que la nicotine a un seul usage médical reconnu : aider à arrêter de fumer, avec des substituts comme les patchs, les gommes ou les pastilles [1]. En dehors de ce cadre, la consommer expose à la dépendance [1]. Pour qui ressent le besoin d’un sachet pour tenir la journée, le médecin traitant, un tabacologue ou le 39 89 de Tabac Info Service peuvent accompagner l’arrêt.
Sources et références
[1] Hasmeena Kathuria (université du Wisconsin-Madison) / The Conversation, repris par RTBF — La dangereuse stratégie marketing qui veut transformer la nicotine en produit de bien-être, 22 octobre 2026
https://www.rtbf.be/article/la-dangereuse-strategie-marketing-qui-veut-transformer-la-nicotine-en-produit-de-bien-etre-11802493
[2] Euronews Health — « People are more willing to listen to an influencer »: how nicotine became a problematic health trend, 9 mai 2026
https://www.euronews.com/health/2026/05/09/people-are-more-willing-to-listen-to-an-influencer-how-nicotine-became-a-problematic-healt
[3] Le Monde — Retour de flamme de la cigarette dans l'imaginaire de la « gen Z », 23 octobre 2026
https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2026/10/23/retour-de-flamme-de-la-cigarette-dans-l-imaginaire-de-la-gen-z_6798950_4497916.html
[4] Service-public.gouv.fr — Plusieurs produits à base de nicotine interdits en France à partir du 1er avril 2026, mis à jour le 12 mars 2026
https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/actualites/A18450
[5] Génération sans tabac (Comité national contre le tabagisme) — Sachets caféinés : un déploiement en Europe calqué sur les sachets de nicotine
https://www.generationsanstabac.org/fr/actualites/sachets-cafeines-un-deploiement-en-europe-calque-sur-les-sachets-de-nicotine/
[6] Truth Initiative — Viral « Zynfluencer » TikTok videos may be linked to growing oral nicotine pouch sales (étude publiée dans Tobacco Control), 13 janvier 2026
https://truthinitiative.org/research-resources/emerging-tobacco-products/viral-zynfluencer-tiktok-videos-may-be-linked-growing
[7] Organisation mondiale de la santé — L'OMS met en garde les marques de sachets de nicotine qui ciblent les jeunes alors que les ventes explosent, 15 mai 2026, calcul de la rédaction (ventes par jour)
https://www.who.int/fr/news/item/15-05-2026-who-warns-nicotine-pouch-brands-targeting-youth-as-sales-surge
[8] Vietnam.vn — Cigarettes nouvelle génération : derrière leur apparence « séduisante » se cache un risque sanitaire dévastateur, 22 octobre 2026
https://www.vietnam.vn/fr/thuoc-la-the-he-moi-phia-sau-ve-ngoai-bat-mat-la-nguy-co-tan-pha-suc-khoe
[9] Conseil d'État — Analyses du 1er au 15 juillet 2026 : CE, 13 juillet 2026, Société Dean & Simmons France et autres, n° 509446
https://www.conseil-etat.fr/decisions-de-justice/jurisprudence/analyses-de-jurisprudence/fiches-mensuelles-d-analyse-de-jurisprudence/analyses-du-conseil-d-etat-du-1er-au-15-juillet-2026
[10] Le Monde — Nicotine : le Conseil d'État suspend le décret d'interdiction de vente de sachet prévu pour avril 2026, 22 décembre 2025
https://www.lemonde.fr/sante/article/2025/12/22/nicotine-le-conseil-d-etat-suspend-le-decret-d-interdiction-de-vente-de-sachet-prevu-pour-avril-2026_6659155_1651302.html
[11] Kohen Avocats — Vape, puff et sachets de nicotine sur Instagram et TikTok : ce que risquent influenceurs et boutiques en 2026
https://kohenavocats.com/vape-puff-sachets-nicotine-instagram-tiktok-influenceur-boutique-publicite-interdite-sanctions-2026/
[12] OFDT — Les usages de substances psychoactives chez les collégiens et les lycéens, résultats EnCLASS 2024, 2026
https://www.ofdt.fr/publication/2026/les-usages-de-substances-psychoactives-chez-les-collegiens-et-les-lyceens
[13] Santé publique France — Baromètre de Santé publique France : résultats de l'édition 2024 (tabagisme et vapotage), décembre 2025
https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/cadic_files/documents/spf00006371.pdf
[14] OFDT — Évolution du vapotage chez les collégiens et les lycéens entre 2014 et 2024, avril 2026
https://www.ofdt.fr/publication/2026/evolution-du-vapotage-chez-les-collegiens-et-les-lyceens-entre-2014-et-2024-2673
[15] État de Fribourg — nicotinefree.ch : mieux accompagner les jeunes face au tabac et à la nicotine, octobre 2026
https://www.fr.ch/dsas/ssp/actualites/nicotinefreech-mieux-accompagner-les-jeunes-face-au-tabac-et-a-la-nicotine







