Sommaire
Mi-septembre, Sabrina Gigliotti a senti une démangeaison sur la cuisse droite et découvert ce qui ressemblait à une piqûre. Elle avait 39 ans, deux enfants, et vivait à Ostie, le bord de mer de Rome. Quarante jours plus tard, le 25 octobre, elle est morte à l’hôpital San Camillo. Entre les deux, d’après la plainte de ses frères, aucun médecin n’aurait changé de diagnostic [1].
Araignée violoniste en Italie : une plaie soignée comme une piqûre d’insecte, une autopsie attendue
Le récit de la famille, rapporté par le site RomaToday, suit une aggravation lente [1]. À l’hôpital Grassi d’Ostie, la jeune femme reçoit de l’Augmentin, un antibiotique courant. Elle se rend ensuite à l’hôpital du Celio pour faire refaire ses pansements, sans nouveau traitement. Les douleurs gagnent le bas du dos et les jambes, avec des brûlures au ventre et dans le dos. Le 18 octobre, elle revient au Grassi avec des béquilles et repart chez elle. Le 20, elle n’arrive plus à parler. Intubée le lendemain, transférée à l’institut Spallanzani puis au San Camillo, elle meurt quatre jours plus tard.
En ce moment
La Galaxy Watch qui promet de repérer l’apnée du sommeil en laisse passer 17 sur 100, alors qu’une nuit d’enregistrement remboursée pose le diagnostic
Quatre malades de Parkinson greffés à Kyoto bougent mieux sans leurs médicaments, une piste qu’aucun essai ne teste encore en France : les cellules souches iPS
Le parquet de Rome a ouvert une enquête pour homicide involontaire contre X et ordonné une autopsie [1]. Pour l’avocat de la famille, Pablo De Luca, l’autopsie et les dossiers médicaux donneront « les premières réponses » sur les causes de la mort et sur les soins reçus [1]. Rien ne confirme encore la piste de l’araignée, avancée par la famille. Elle a pris d’autant plus vite qu’en 2024 déjà, deux morts avaient été attribuées à cette espèce en Italie : un carabinier sicilien de 52 ans en juillet, puis Giuseppe Russo, 23 ans, mort le 17 août à Bari d’un choc septique plus d’un mois après une morsure à la jambe [2].
Ces drames ont un point commun qui intéresse directement les lecteurs du Sud de la France. L’araignée en cause, Loxosceles rufescens, vit aussi de ce côté-ci des Alpes, et sa morsure passe facilement pour une piqûre banale.
En France, l’araignée violoniste a été observée dans 14 départements, jusque dans le Rhône
Pour savoir où elle a été vue, nous avons interrogé le GBIF, la base internationale qui rassemble les observations naturalistes des muséums, des programmes de recherche et des plateformes participatives [3]. Elle recense 219 observations de Loxosceles rufescens en France, dont 152 depuis 2016. Parmi les 210 qui sont rattachées à un département, l’Hérault en compte 58, soit plus d’une sur quatre, devant le Var (30), les Bouches-du-Rhône (25), les Pyrénées-Orientales (20) et la Corse (31 pour ses deux départements) (calculs S1N7ESE).
Le pourtour méditerranéen domine, mais la carte ne s’arrête pas à la mer. Le Rhône totalise 9 observations, la Loire, l’Ariège et la Haute-Garonne une chacune. L’explication tient au mode de vie de l’espèce : elle s’abrite sous les pierres et dans les cavités, et dans les maisons, elle trouve toute l’année des conditions stables, même dans des régions qui ne lui conviendraient pas dehors [8]. L’année 2025 détient le record avec 29 observations, et 2026 en compte déjà 22.


Ces chiffres mesurent d’abord l’activité des observateurs. Une hausse peut traduire l’essor des applications de science participative autant qu’une expansion de l’araignée, et un département sans observation n’est pas un département où elle est absente : l’espèce est nocturne, discrète et vit cachée.
Morsures d’araignée violoniste : environ 4 cas par an signalés aux centres antipoison
Le meilleur décompte français vient des centres antipoison. Des toxicologues ont repris tous les appels pour morsure d’araignée enregistrés en métropole de 2007 à 2018 [4]. Ils en ont retenu 1 194, une centaine par an. L’araignée n’a pu être identifiée, au moins comme araignée, que dans 29 % des cas, et la morsure n’a été jugée prouvée que dans 20 %. Dans un tiers des dossiers, l’espèce accusée n’était même pas connue à l’endroit où la personne disait avoir été mordue [4].
| Araignée en cause | Nom courant | Cas, 2007-2018 |
|---|---|---|
| Loxosceles | araignée violoniste | 53 (4,4 %) |
| Latrodectus | veuve noire | 46 (3,9 %) |
| Cheiracanthium | chiracanthe | 35 (2,9 %) |
Avec 53 cas en douze ans, soit environ 4 par an, l’araignée violoniste devance la veuve noire et le chiracanthe [4]. C’est peu, mais ces morsures-là peuvent abîmer la peau en profondeur. Les premiers cas français de « loxoscélisme cutané », le nom médical de l’envenimation, ont été décrits en 2010 chez deux patientes du Sud de la France de 20 et 35 ans : nécrose profonde, ulcère chronique et chirurgie [5]. Pendant le seul été 2015, une équipe de chirurgie plastique a soigné neuf personnes mordues en Languedoc-Roussillon : huit ont eu une nécrose de la peau, cinq ont dû être opérées et cinq ont eu de la fièvre [6].
Reconnaître l’araignée violoniste : six yeux par paires et une tache en forme de violon
Loxosceles rufescens est une araignée brun clair à brune, au corps de 8 mm au plus et aux pattes longues et fines [8]. Elle doit son nom à une tache sombre en forme de violon sur l’avant du corps, la partie qui porte les pattes. Pour une première reconnaissance, des dermatologues italiens retiennent un autre critère, accessible sans être spécialiste : six yeux groupés en trois paires, au lieu de huit chez la plupart des araignées, sur un avant du corps plat. Ce détail se voit difficilement à l’œil nu, mais il est fiable [11]. En Europe, une seule autre famille d’araignées a des yeux disposés ainsi, et l’avant de son corps est nettement bombé [8].
Cette araignée n’attaque pas l’être humain. Selon l’arachnologue Christine Rollard, du Muséum national d’Histoire naturelle, elle mord pour se défendre, par exemple quand elle se retrouve coincée entre la peau et un vêtement, et n’injecte pas toujours son venin [11]. La plupart des morsures restent sans suite : « En général, quand on est mordu, il n’y a pas de symptômes », explique-t-elle, au plus une petite croûte ou une inflammation qui disparaît en deux ou trois jours [11]. Pour l’éviter, elle conseille de ne pas laisser de vêtements au sol dehors et de secouer le linge et les chaussures avant de les enfiler [11].
La morsure elle-même est souvent indolore et passe inaperçue, ce qui complique le diagnostic [7]. Une patiente soignée dans un CHU du Sud de la France a pu être fixée parce qu’elle avait tué l’araignée le matin même où la lésion est apparue : identifiée, celle-ci a confirmé le diagnostic [7]. Une araignée écrasée se garde, dans un bocal ou un sachet, pour la montrer au médecin.

Nécrose après une morsure : les signes qui doivent faire appeler le centre antipoison
Chez trois patients italiens mordus par une araignée violoniste formellement identifiée, la peau a formé une cloque entourée de rougeur dans les deux premières heures, puis a viré au rouge bleuté, avant de mourir par endroits. Une croûte noire centrale est apparue dès le quatrième jour [8]. Les dermatologues qui ont décrit les premiers cas français notent la même plaque à trois couleurs, une bulle sombre au centre, un anneau de peau pâle, puis une rougeur qui s’étend : c’est le signe dit « rouge, blanc, bleu » [5]. Fièvre, grande fatigue, douleurs articulaires, nausées ou vertiges peuvent accompagner la plaie [6].
Le piège ressemble à l’histoire d’Ostie. Chez la patiente française de 36 ans, la lésion de la cuisse a continué de grossir malgré les antibiotiques, jusqu’à gagner toute la cuisse en œdème, avec une bulle hémorragique et de la fièvre [7]. Les chirurgiens qui ont soigné les neuf patients de l’été 2015 en font le critère d’alerte : dans les régions où vit l’araignée, une nécrose qui progresse vite sans répondre aux antibiotiques doit faire penser à elle [6]. L’antibiotique n’est pas en lui-même une erreur, puisque les dermatologues italiens en ont prescrit à leurs trois patients, avec des corticoïdes et des soins locaux. Le signal, c’est une plaie qui continue de s’étendre sous traitement. Leurs patients ont guéri en 8 à 11 semaines, en gardant une cicatrice [8].
L’erreur inverse existe aussi. Des dermatologues français ont rapporté quatre « morsures d’araignée » qui étaient en réalité des infections de la peau par un staphylocoque doré producteur d’une toxine, la leucocidine de Panton-Valentine. Seuls l’examen attentif et un prélèvement analysé au laboratoire ont permis de corriger le diagnostic [9]. Une plaie qui noircit ne prouve donc pas qu’une araignée est passée par là, et c’est une raison de plus pour la faire examiner.
Dans tous les cas, les centres antipoison peuvent orienter, de jour comme de nuit [10]. Il n’existe pas de recommandation de traitement propre à cette morsure : les soins visent la douleur, l’infection et la plaie, et le médecin vérifie que la vaccination contre le tétanos est à jour [8]. Les huit centres répondent 24 h/24 [10] :
- Marseille : 04 91 75 25 25
- Toulouse : 05 61 77 74 47
- Lyon : 04 72 11 69 11
- Bordeaux : 05 56 96 40 80
- Paris : 01 40 05 48 48
- Angers : 02 41 48 21 21
- Lille : 08 00 59 59 59
- Nancy : 03 83 22 50 50
Si la personne ne respire pas ou n’est pas consciente, c’est le SAMU qu’il faut appeler, au 15 [10]. Dans les régions où l’araignée a été observée, dire au médecin ou au centre antipoison que la plaie a commencé par une « piqûre » non sentie, dans un vêtement ou au réveil, oriente vers la bonne piste.
Sources et références
[1] RomaToday — Sabrina Gigliotti morsa da un ragno violino muore dopo 40 giorni. Aperta indagine: la famiglia chiede verità, 28 octobre 2026
https://www.romatoday.it/cronaca/sabrina-gigliotti-morta-ragno-violino-ostia.html
[2] TF1 Info avec l'AFP — Italie : un jeune homme succombe à la morsure d'une araignée violoniste, 17 août 2024
https://www.tf1info.fr/sante/italie-un-jeune-homme-succombe-a-la-morsure-d-une-araignee-violoniste-2315068.html
[3] GBIF — Occurrences de Loxosceles rufescens (Dufour, 1820) en France, extraction du 3 novembre 2026
https://www.gbif.org/occurrence/search?taxon_key=5170652&country=FR
[4] Le Roux G, Richard V, Larcher G, Sinno-Tellier S, Labadie M, de Haro L, Descatha A — Spider bites in France: Epidaemiology of cases occurring in 10 years in metropolitan France, Medical and Veterinary Entomology, 2022
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34910823/
[5] Pernet C, Dandurand M, Meunier L, Stoebner PE — Envenimation nécrotique dans le Sud de la France : deux observations de loxoscélisme cutané, Annales de dermatologie et de vénéréologie, décembre 2010
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/21134585/
[6] Boissière F et al. — Loxoscélisme cutané, à propos d'une observation exceptionnelle de 9 cas consécutifs, Annales de chirurgie plastique esthétique, 2016
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/27692235/
[7] Rubenstein E et al. — Documented cutaneous loxoscelism in the south of France: an unrecognized condition causing delay in diagnosis, Infection, juin 2016
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/26744020/
[8] Paolino G, Vaira F, Mercuri SR, Di Nicola MR — Fast recognition of Loxosceles rufescens in Italian spider bites to avoid misdiagnosis, alarmism and start a prompt treatment, Journal of the European Academy of Dermatology and Venereology, 2020
https://iris.uniroma1.it/retrieve/handle/11573/1384572/1558513/Paolino_Loxosceles_post-print_2020.pdf
[9] Del Giudice P, Hubiche T, Fribourg A et al. — Morsure d'araignée ou infection à Staphylococcus aureus producteur de leucocidine de Panton-Valentine ?, Annales de dermatologie et de vénéréologie, 2019
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31627926/
[10] Association des centres antipoison et de toxicovigilance — Numéros d'urgence des centres antipoison
https://centres-antipoison.net/
[11] Doctissimo, avec Christine Rollard, arachnologue au Muséum national d'Histoire naturelle — Araignée violoniste : sa morsure est-elle dangereuse ?, mis à jour le 7 avril 2026
https://www.doctissimo.fr/famille/vacances/piqures-d-insectes/morsure-araignee-violonniste





