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L’expression anglaise « sugar rush », la poussée de sucre, a fini par passer dans la langue des parents. Elle revient chaque 31 octobre au soir, quand le seau en forme de citrouille est vide et que les enfants courent encore dans le couloir bien après l’heure du coucher. L’idée paraît évidente. Elle a pourtant été mise à l’épreuve de la façon la plus stricte qui soit : en donnant aux mêmes enfants tantôt du sucre, tantôt un édulcorant au goût identique, sans que personne autour d’eux sache lequel.
Sucre et hyperactivité des enfants : 23 essais en double aveugle sans effet net
En 1995, trois chercheurs américains ont rassemblé dans le JAMA, la revue de l’Association médicale américaine, les essais qui remplissaient quatre conditions : une quantité de sucre connue, un placebo à l’édulcorant artificiel, des enfants, des parents et des chercheurs tenus dans l’ignorance de ce qui avait été donné, et des résultats chiffrés exploitables [1]. Seize publications ont passé ce filtre, pour un total de 23 essais. Dans chacun, les mêmes enfants passaient par les deux conditions, si bien que chacun servait de point de comparaison à lui-même. Certaines reprises parlent de « 16 études » : ce sont 16 publications.
Les mesures ont été regroupées en 14 familles, du comportement observé directement aux tests scolaires. Pour chacune, les chercheurs ont calculé une taille d’effet, l’écart entre sucre et placebo exprimé dans une unité comparable d’une étude à l’autre, où zéro signifie aucune différence. Les moyennes allaient de −0,14 pour l’observation directe à +0,30 pour les tests scolaires, et pour les 14 critères, la marge d’incertitude englobait zéro [1]. Les auteurs concluent que le sucre n’affecte ni le comportement ni les performances intellectuelles des enfants, tout en gardant une réserve : un petit effet, ou un effet limité à certains enfants, ne peut pas être exclu [1].
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Un essai publié l’année précédente dans le New England Journal of Medicine avait poussé l’expérience plus loin, en changeant l’alimentation de toute la famille pendant neuf semaines [2]. Vingt-cinq enfants de 3 à 5 ans et 23 enfants de 6 à 10 ans décrits par leurs parents comme sensibles au sucre ont suivi trois régimes de trois semaines : l’un riche en saccharose, les deux autres pauvres en sucre et édulcorés à l’aspartame ou à la saccharine, tous sans colorants ni conservateurs. Pendant la période sucrée, les plus jeunes ont avalé en moyenne 5,6 g de saccharose par kilo et par jour, soit plus de 100 g pour un enfant de 18 kg (calcul S1N7ESE). Chez les enfants dits sensibles, aucune des 39 mesures de comportement et d’attention n’a différé d’un régime à l’autre. Chez les plus petits, 4 mesures sur 31 ont varié, sans logique d’ensemble [2].
Ces essais portent sur l’effet de quelques heures ou de quelques semaines. Sur plusieurs années, une cohorte brésilienne a suivi 2 924 enfants de 6 à 11 ans pour voir si une forte consommation de saccharose précédait l’apparition d’un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) [4]. Les chercheurs ont exprimé le résultat en cote, une mesure d’association où 1 signifie aucune différence avec le groupe qui mangeait toujours peu de sucre. Elle valait 0,66 chez les garçons et 2,71 chez les filles, avec des marges d’incertitude si larges, de 0,21 à 2,04 et de 0,24 à 30,35, qu’aucune association n’en ressort [4].
Des mères persuadées que leur fils avait bu du sucre l’ont jugé plus agité
Pourquoi tant de parents sont-ils pourtant sûrs de voir la différence ? Les auteurs de la méta-analyse avancent deux pistes : l’attente, et l’association habituelle entre sucre et moments d’excitation [1]. Les bonbons arrivent rarement seuls. Ils accompagnent les anniversaires, les goûters entre copains et les soirées déguisées, où les enfants sont nombreux, se couchent plus tard et sortent de leurs habitudes.
L’attente a été mesurée en 1994 par deux psychologues américains, Daniel Hoover et Richard Milich [3]. Ils ont recruté 35 garçons de 5 à 7 ans que leur mère disait sensibles au sucre. Tous ont reçu la même boisson, édulcorée à l’aspartame. La moitié des mères, tirées au sort, ont pourtant entendu que leur fils venait de boire une forte dose de sucre. Filmées ensuite pendant un moment passé avec lui, ces mères l’ont jugé nettement plus hyperactif que celles qui savaient qu’il s’agissait d’un placebo [3].
Les vidéos montrent aussi un changement chez les adultes. Les mères qui croyaient au sucre restaient physiquement plus près de leur enfant pour le contrôler, et avaient tendance à le critiquer, à le regarder et à lui parler davantage [3]. La croyance ne modifie donc pas seulement le jugement porté sur l’enfant : elle modifie la façon dont on se comporte avec lui. L’effet était plus marqué chez les mères les plus rigides dans leur manière de penser [3].

Bonbons d’Halloween : un sachet suffit à dépasser le plafond de sucres d’un enfant
Si le sucre n’excite pas les enfants, il n’est pas anodin pour autant. L’Anses, l’agence française de sécurité sanitaire de l’alimentation, a fixé en 2019 un plafond de sucres totaux hors lactose et galactose, c’est-à-dire hors sucres du lait : 60 g par jour de 4 à 7 ans, 75 g de 8 à 12 ans et 100 g de 13 à 17 ans [5]. Ces seuils sont transposés de la limite de 100 g retenue pour les adultes, elle-même tirée d’un seuil d’effets indésirables du fructose. Dans l’enquête alimentaire nationale Inca 2, menée en 2006-2007, 75 % des 4-7 ans, 60 % des 8-12 ans et 25 % des 13-17 ans les dépassaient déjà [5].
Pour rendre ces grammes concrets, nous les avons rapportés aux étiquettes de quatre bonbons courants dans les sacs d’Halloween, relevées sur la base collaborative Open Food Facts [9][10][11][12]. Les Fraises Tagada d’Haribo contiennent 74 g de sucres pour 100 g : 81 g de bonbons suffisent à atteindre les 60 g d’un enfant de 4 à 7 ans, soit les deux tiers d’un sachet de 120 g. Le sachet entier apporte 89 g de sucres, au-delà même du plafond d’un enfant de 8 à 12 ans (calculs S1N7ESE).
| Bonbon | Sucres pour 100 g | Pour atteindre 60 g de sucres |
|---|---|---|
| Fraises Tagada (Haribo) | 74 g | 81 g, les deux tiers d’un sachet de 120 g |
| Sucettes Chupa Chups de 12 g | 82 g | 6 sucettes |
| Croco (Haribo) | 51 g | 118 g, presque un sachet de 120 g |
| Carambar caramel, barres de 8 g | 47 g | 16 barres |
Pour le Carambar, fait avec du lait concentré sucré, le chiffre de l’étiquette compte aussi un peu de lactose, ce qui le surestime légèrement. Et ces quantités valent pour toute une journée : les bonbons s’ajoutent aux autres sucres du jour, ceux du goûter, des jus ou des céréales du matin.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) raisonne en part de l’énergie de la journée. Elle recommande, chez l’enfant comme chez l’adulte, de garder les sucres libres sous 10 % des apports caloriques, et idéalement sous 5 % [6]. Ces sucres libres sont ceux ajoutés par le fabricant, le cuisinier ou le consommateur, plus ceux du miel, des sirops et des jus de fruits. Le repère repose sur les effets démontrés du sucre : sous 10 %, le risque de surpoids, d’obésité et de caries dentaires diminue, et les caries augmentent au-delà ; les enfants qui boivent le plus de boissons sucrées sont aussi plus souvent en surpoids ou obèses [6].
Colorants des bonbons : la mention à repérer sur l’emballage
Si un ingrédient des confiseries a été relié au comportement des enfants, ce n’est pas le sucre mais certains colorants. En 2007, un essai mené à Southampton, au Royaume-Uni, et publié dans The Lancet a fait boire à 153 enfants de 3 ans et à 144 enfants de 8 ou 9 ans, en double aveugle, des jus contenant soit un mélange de colorants artificiels et un conservateur, le benzoate de sodium, soit un placebo [7]. Les scores d’hyperactivité, établis à partir d’observations et des évaluations des parents et des enseignants, ont légèrement augmenté avec l’un des deux mélanges chez les plus jeunes, et avec les deux chez les plus grands qui avaient bu presque tous leurs jus. Les tailles d’effet restaient modestes, de 0,12 à 0,32 [7].

Depuis, le règlement européen sur les additifs impose une mention sur l’emballage des aliments qui contiennent l’un de six colorants : la tartrazine (E102), le jaune de quinoléine (E104), le jaune orangé S (E110), l’azorubine (E122), le rouge cochenille A (E124) et le rouge allura (E129). L’étiquette doit alors préciser que ce colorant « peut avoir des effets indésirables sur l’activité et l’attention chez les enfants » [8]. Aucun des quatre bonbons de notre relevé n’en contient : leurs couleurs viennent de carmins, de curcumine, de lutéine, de rouge de betterave ou de concentrés de plantes, d’après leur liste d’ingrédients [9][10][11][12].
Sources et références
[1] Wolraich ML, Wilson DB, White JW — The effect of sugar on behavior or cognition in children. A meta-analysis, JAMA, novembre 1995
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/7474248/
[2] Wolraich ML, Lindgren SD, Stumbo PJ et al. — Effects of diets high in sucrose or aspartame on the behavior and cognitive performance of children, New England Journal of Medicine, février 1994
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/8277950/
[3] Hoover DW, Milich R — Effects of sugar ingestion expectancies on mother-child interactions, Journal of Abnormal Child Psychology, août 1994
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/7963081/
[4] Del-Ponte B, Anselmi L, Assunção MCF et al. — Sugar consumption and attention-deficit/hyperactivity disorder (ADHD): a birth cohort study, Journal of Affective Disorders, 2019
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/30257225/
[5] Anses — Avis révisé relatif à l'actualisation des repères alimentaires du PNNS pour les enfants de 4 à 17 ans, saisine n° 2017-SA-0142
https://www.anses.fr/fr/system/files/NUT2017SA0142.pdf
[6] Organisation mondiale de la santé — L'OMS appelle les pays à réduire l'apport en sucres chez l'adulte et l'enfant, 4 mars 2015
https://www.who.int/fr/news/item/04-03-2015-who-calls-on-countries-to-reduce-sugars-intake-among-adults-and-children
[7] McCann D, Barrett A, Cooper A et al. — Food additives and hyperactive behaviour in 3-year-old and 8/9-year-old children in the community: a randomised, double-blinded, placebo-controlled trial, The Lancet, 2007
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/17825405/
[8] Règlement (CE) n° 1333/2008 du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 sur les additifs alimentaires, annexe V
https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2008/1333/oj?locale=fr
[9] Open Food Facts — Haribo Tagada, sachet de 120 g
https://world.openfoodfacts.org/product/3103220009079
[10] Open Food Facts — Haribo Croco, sachet de 120 g
https://world.openfoodfacts.org/product/3103220009130
[11] Open Food Facts — Chupa Chups, sucettes de 12 g
https://world.openfoodfacts.org/product/8410031936506
[12] Open Food Facts — Carambar Caramel L'original, barres de 8 g
https://world.openfoodfacts.org/product/3664346300780




