Mercredi 21 octobre au soir, les députés ont voté de justesse, par 60 voix contre 56, l’interdiction de l’hexane dans l’alimentation à partir du 1er janvier 2027 [1][2]. Ce solvant tiré du pétrole sert à extraire la plus grande partie des huiles de tournesol et de colza produites en France. Deux jours plus tard, la mesure n’existait déjà plus : vendredi 23 octobre, l’Assemblée a rejeté la partie « recettes » du budget de la Sécurité sociale par 115 voix contre 1, et le texte part au Sénat dans la version initiale du gouvernement, sans l’amendement [3]. Rien ne changera donc mécaniquement au 1er janvier dans les rayons. Le consommateur qui veut éviter l’hexane n’a pourtant pas besoin d’attendre une loi : quelques mentions sur l’étiquette suffisent à l’écarter.
Une interdiction plus large qu’il n’y paraît, votée contre l’avis du gouvernement
L’amendement du député écologiste Benoît Biteau ne visait pas seulement les huiles. Il interdisait de produire, d’importer ou de vendre les aliments obtenus avec de l’hexane, ceux qui contiennent un ingrédient extrait de cette façon, et aussi les produits d’origine animale issus d’animaux nourris avec un aliment extrait à l’hexane [1]. Viande, lait, beurre ou œufs pouvaient donc être concernés, puisque les résidus de graines dégraissés au solvant, les tourteaux, servent à nourrir les élevages. Pour rester dans le cadre d’un budget, le texte ajoutait une contribution de 10 % du chiffre d’affaires hors taxe, versée à l’Assurance maladie, pour les entreprises qui continueraient à utiliser le solvant [1].
Le rapporteur général du budget de la Sécu, Thibault Bazin (Droite républicaine), s’y est opposé : selon lui, les études disponibles ne montrent pas de risque lié aux résidus présents dans l’alimentation, les problèmes de santé étant associés à une exposition répétée et prolongée, et une interdiction n’avait pas sa place dans ce texte [9][10]. Le gouvernement a donné le même avis défavorable, sans l’expliquer [10]. Le détail du scrutin montre un vote moins tranché qu’un simple affrontement entre la gauche et le reste de l’hémicycle : la gauche a voté pour, le Rassemblement national contre (42 voix), et les trois groupes du bloc central se sont partagés, avec 13 voix pour, 8 contre et 9 abstentions [2]. Le député MoDem Richard Ramos, co-auteur d’un rapport parlementaire sur l’hexane, faisait partie des soutiens : « Sur ce sujet, la science a parlé », a-t-il lancé dans l’hémicycle [9][10].
En ce moment
Pourquoi l’interdiction est tombée deux jours après son vote
Le budget de la Sécurité sociale s’examine en deux temps, les recettes puis les dépenses. L’amendement sur l’hexane avait été placé dans la partie recettes, à cause de sa contribution de 10 % [1]. Or, après de nombreuses modifications votées par des majorités changeantes, cette partie a été rejetée vendredi par la quasi-totalité des députés présents ; le bloc central s’est abstenu [3]. Faute de recettes adoptées, les députés n’ont pas pu examiner les dépenses, et tout le texte part au Sénat dans la version déposée par le gouvernement, donc sans l’amendement sur l’hexane [3]. Le Sénat doit l’examiner en séance à partir du 9 novembre [3]. C’est ce même texte qui prévoit, par ailleurs, de baisser le remboursement des cures thermales en reportant 200 millions d’euros sur les mutuelles.
Pour que l’interdiction revienne dans le budget, il faudrait qu’elle soit redéposée au Sénat ou lors d’une nouvelle lecture. Une autre voie existe : une proposition de loi écologiste visant à interdire l’hexane dans l’alimentation humaine et animale a été enregistrée à l’Assemblée le 13 octobre [13]. Greenpeace France, qui avait salué le vote du 21 octobre, avait d’ailleurs annoncé qu’elle continuerait à défendre l’interdiction par d’autres textes, quelle que soit l’issue du budget [8].
Huiles raffinées, mais aussi lait, beurre et viande : où se trouve l’hexane
Pour fabriquer une huile, on commence par écraser les graines dans une presse. Cette étape mécanique récupère environ 80 % de l’huile qu’elles contiennent [4]. Dans la grande majorité des usines, on « lave » ensuite le reste des graines avec de l’hexane, ce qui permet de récupérer jusqu’à 97 % de l’huile, puis on chasse le solvant par la chaleur [4]. D’après la Fédération nationale des corps gras, citée par la mission parlementaire, 95 % des graines oléagineuses triturées en France passent par ce procédé [4]. Les huiles concernées sont surtout celles de tournesol et de colza, mais aussi d’arachide, de maïs et de pépins de raisin [4].
Le chauffage élimine plus de 99,9 % de l’hexane, sans empêcher la présence de résidus [4]. La réglementation européenne les plafonne à 1 mg par kilo dans les huiles et graisses, mais elle ne fixe aucune limite pour les produits d’origine animale, alors que les tourteaux extraits à l’hexane nourrissent volailles, porcs et bovins [4][7]. En septembre 2025, Greenpeace France a fait analyser 56 produits par un laboratoire universitaire : huiles, beurres, laits, y compris infantiles, poulets et tourteaux. Des résidus ont été retrouvés dans 36 d’entre eux, soit 64 % [7]. Ces analyses montrent une présence, pas un dépassement des limites ni un effet sur la santé.
Le consommateur n’en sait rien en lisant l’emballage. L’hexane est classé comme « auxiliaire technologique », une substance utilisée pendant la fabrication et censée ne pas rester dans le produit fini, sinon à l’état de traces. À ce titre, il n’a pas à figurer dans la liste des ingrédients, et le règlement européen sur l’étiquetage limite la marge d’un pays qui voudrait imposer seul cette mention [4]. La mission parlementaire a pourtant recommandé en janvier d’informer les acheteurs d’huile extraite à l’hexane, et de créer une mention « sans hexane » encadrée [4].
Comment choisir dès maintenant une huile extraite sans solvant
Faute de mention « hexane », il faut lire l’étiquette à l’envers : certaines appellations sont réservées par la loi à des huiles qui n’ont pas pu être extraites au solvant. Ce sont elles qu’il faut chercher [4][12].
- « Huile vierge de… » (tournesol, colza, noix…) : la dénomination est réservée aux huiles obtenues par des procédés mécaniques, clarifiées par des moyens physiques, qui n’ont subi ni traitement chimique ni raffinage (décret n° 2008-184) [4].
- « 1re pression à froid » : la mention est réservée aux huiles qui n’ont pas été chauffées, la seule montée en température venant du pressage lui-même [4].
- Les huiles bio : l’hexane ne figure pas sur la liste des auxiliaires autorisés en agriculture biologique (règlement européen 2018/848) [4]. Le même principe s’applique aux élevages bio, qui n’utilisent pas de tourteaux dégraissés au solvant dans la ration des animaux [4].
- L’huile d’olive vierge et vierge extra : elle est obtenue uniquement par des procédés mécaniques ou physiques [12]. Attention en revanche à l’huile de grignons d’olive, tirée des résidus de pressage « par traitement aux solvants ou d’autres procédés physiques » [12].

À l’inverse, une bouteille de tournesol, de colza, d’arachide, de maïs ou de pépins de raisin sans aucune de ces mentions est très probablement une huile raffinée issue d’une extraction à l’hexane. Le choix reste plus difficile pour les produits transformés : 57 % des huiles végétales consommées en France en 2024 l’ont été par l’industrie agroalimentaire, dans des produits transformés dont l’étiquette ne dit pas comment l’huile a été extraite [4]. Pour les produits animaux, seul le label bio donne aujourd’hui une indication sur l’alimentation des bêtes.
Ce que disent les autorités sanitaires sur les résidus
L’autorisation actuelle repose sur une évaluation de 1996. Le Comité scientifique de l’alimentation, l’ancêtre de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), avait retenu une dose sans effet observé de 23 mg par kilo de poids corporel et par jour, pour une exposition des consommateurs estimée à 0,1 mg, soit une marge d’environ 200 [5]. En 2024, l’EFSA a jugé que ces données ne suffisaient plus : la composition de l’hexane technique, un mélange dont le n-hexane ne représente que 40 à 60 %, n’est pas définie de façon assez précise pour évaluer complètement le risque [4][6]. La Commission européenne lui a demandé une réévaluation complète en mai 2025 ; les industriels et les chercheurs avaient jusqu’au 30 juin 2026 pour lui transmettre leurs données, et les conclusions sont attendues en 2027 [4][5].
Côté produits chimiques, le Comité des États membres de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a décidé en décembre 2025 d’identifier le n-hexane comme substance « extrêmement préoccupante », et l’agence l’a inscrit en février 2026 sur sa liste : c’est la première substance retenue pour sa seule toxicité sur le système nerveux [4][8]. Cette neurotoxicité est connue depuis longtemps chez les travailleurs qui en respirent les vapeurs, au point d’être reconnue comme maladie professionnelle dans plusieurs pays européens [4][11]. Le lien avec la maladie de Parkinson, mis en avant par Richard Ramos, s’appuie sur des travaux qui suggèrent une association entre l’exposition au n-hexane et des syndromes parkinsoniens [4][10]. Pour les quantités présentes dans l’assiette, c’est précisément ce que l’EFSA doit trancher. En France, la direction générale de la santé envisage d’ajouter le n-hexane aux substances recherchées dans l’enquête nationale Albane, menée par l’Anses et Santé publique France, pour mesurer enfin l’exposition réelle de la population [4].

Des solutions de remplacement existent déjà. Un solvant d’origine végétale, le 2-méthyloxolane, a été autorisé dans l’Union européenne en janvier 2023 après une évaluation de l’EFSA [4]. D’après son fabricant, cité par la mission parlementaire, il augmenterait le coût de production de l’huile et du tourteau d’environ 5 %, soit 5 à 10 centimes sur une bouteille d’un litre d’huile de tournesol si ce surcoût était entièrement répercuté [4]. L’hexane reste le choix de l’industrie parce qu’il est disponible en grande quantité et très bon marché [4].
Sources et références
[1] Assemblée nationale — Amendement n° 288 de M. Biteau au projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2027, octobre 2026
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/amendements/3211/AN/288
[2] Assemblée nationale — Analyse du scrutin n° 8932, première séance du mercredi 21 octobre 2026
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/scrutins/8932
[3] LCP — Budget de la Sécu : l'Assemblée nationale rejette la partie « recettes », l'ensemble du texte va être transmis au Sénat, 23 octobre 2026
https://lcp.fr/actualites/budget-de-la-secu-l-assemblee-nationale-rejette-la-partie-recettes-l-ensemble-du-texte
[4] Assemblée nationale, commission des affaires économiques — Mission « flash » sur l'incidence économique de l'utilisation d'hydrocarbures dans la production d'huiles alimentaires, communication de Julien Gabarron et Richard Ramos, 28 janvier 2026
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/documents/hydro%20huil/l17n176899439_document.pdf
[5] EFSA — Call for data for the re-evaluation of technical hexane used as an extraction solvent in the preparation of food and food ingredients, juin 2025
https://www.efsa.europa.eu/en/call/call-data-re-evaluation-technical-hexane-used-extraction-solvent-preparation-food-and-food
[6] EFSA — Extraction solvents (dossier thématique)
https://www.efsa.europa.eu/en/topics/extraction-solvents
[7] Greenpeace France — Des aliments contaminés à l'hexane : Greenpeace alerte sur un scandale sanitaire silencieux, septembre 2025
https://www.greenpeace.fr/espace-presse/des-aliments-contamines-a-lhexane-greenpeace-alerte-sur-un-scandale-sanitaire-silencieux/
[8] Greenpeace France — Hexane : un premier pas vers l'interdiction ?, 23 octobre 2026
https://www.greenpeace.fr/espace-presse/hexane-un-premier-pas-vers-linterdiction/
[9] LCP — Budget de la Sécu : l'Assemblée vote pour l'interdiction de l'hexane dans les produits alimentaires, 21 octobre 2026
https://lcp.fr/actualites/budget-de-la-secu-l-assemblee-vote-pour-l-interdiction-de-l-hexane-dans-les-produits
[10] Le Télégramme — L'interdiction de l'hexane dans l'alimentation à partir de 2027 votée par les députés, contre l'avis du gouvernement, 22 octobre 2026
https://www.letelegramme.fr/economie/agri-agro/linterdiction-de-lhexane-dans-lalimentation-a-partir-de-2027-votee-par-les-deputes-contre-lavis-du-gouvernement-7143531.php
[11] Le Figaro — Qu'est-ce que l'hexane, ce solvant dont les députés ont voté l'interdiction dans l'alimentation à partir de 2027 ?, 22 octobre 2026
https://www.lefigaro.fr/conso/qu-est-ce-que-l-hexane-ce-solvant-dont-les-deputes-ont-vote-l-interdiction-dans-l-alimentation-a-partir-de-2027-20261022
[12] Conseil oléicole international — Norme commerciale applicable aux huiles d'olive et aux huiles de grignons d'olive, COI/T.15/NC n° 3/Rév. 22
https://www.internationaloliveoil.org/wp-content/uploads/2026/07/COI-T.15NC-No.-3Rev.-22-_TRADE-STANDARD-REV-22_FR.pdf
[13] Agra — Hexane : une nouvelle PPL écologiste demande l'interdiction dans l'alimentation, octobre 2026
https://www.agra.fr/lives/hexane-une-nouvelle-ppl-ecolo-demande-linterdiction-dans-lalimentation




