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Il se lève à 3 h 15, sans réveil, « comme une lampe que l’on allume », à l’heure où il préparait autrefois la matinale de France Inter. Commence alors, raconte Nicolas Demorand, « une boucle infernale : fatigue, déprime, montée, descente ». Depuis environ deux mois, le journaliste de 55 ans dit traverser une « phase mixte » de sa maladie : « Je grésille. Comme quand ta radio est mal réglée, qu’elle crépite. Concrètement, dans une même journée, je peux varier entre ces deux états. Je ne sais pas, à midi, dans quel état je serai à 14 heures » [3]. Il sort peu, cherche à « réduire la surface de contact avec la réalité » et le dit sans détour : « Ça ne va pas super bien en ce moment » [2].
Ces confidences ouvrent un long entretien publié le 4 novembre par Society [1]. En mars 2025, à la sortie de son livre Intérieur nuit, Nicolas Demorand avait annoncé à l’antenne être « bipolaire de type 2 », « comme des centaines de milliers de Français » [6]. À l’automne suivant, il a quitté brutalement l’antenne et a été hospitalisé en psychiatrie [1]. Il anime désormais Recto verso le week-end, à un horaire plus compatible avec son rythme [3].
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Nicolas Demorand et le trouble bipolaire : la phase qui inquiète, c’est celle où « ça va »
Le titre de l’entretien résume un paradoxe que connaissent beaucoup de familles : « C’est quand je me sens bien que je m’inquiète » [1]. Interrogé sur la façon dont sa compagne vit la maladie, il décrit deux regards très différents. « Je dirais qu’elle est plus inquiète quand elle me voit monter en régime, dans les tours, en train de blablater – je le vois dans ses yeux. En revanche, quand elle me voit allongé sur le canapé toute la journée, qu’elle comprend que ça ne va pas, elle a une présence très légère. Elle sait que je préfère être seul plutôt que de donner ce spectacle-là, parce que j’ai honte d’être dans cet état » [2].
La dépression se voit : on ne sort plus, on ne se lève plus. La phase haute, elle, ressemble à une excellente forme. Le trouble bipolaire est une maladie psychiatrique chronique qui fait alterner des épisodes dépressifs et des épisodes d’exaltation de l’humeur, la manie ou sa forme atténuée, l’hypomanie, avec entre les deux des périodes où l’humeur redevient normale [7]. Dans le type 2, celui que Nicolas Demorand annonçait en 2025, les phases hautes se limitent à des hypomanies, et c’est précisément ce qui les rend difficiles à repérer. La Haute Autorité de santé (HAS) l’écrit sans détour : les patients ne consultent généralement pas pour une hypomanie, qui passe facilement inaperçue [7]. La rupture avec le comportement habituel est en revanche « souvent constatée par l’entourage », note l’Assurance maladie [8].

Les signes d’une phase haute que les proches remarquent
Un épisode maniaque est souvent précédé de signes annonciateurs agréables : une impression d’énergie décuplée, de créativité, une facilité nouvelle à aller vers les autres, une euphorie, parfois mêlée d’irritabilité. Pendant l’épisode lui-même, la personne présente au moins trois des changements suivants [8] :
- un besoin de sommeil réduit, avec des insomnies malgré l’hyperactivité ;
- un besoin de parler sans arrêt, un débit parfois si rapide que personne ne suit, des idées qui passent « du coq à l’âne » ;
- des activités sociales, professionnelles ou sexuelles qui s’intensifient ;
- des dépenses inconsidérées, des rapports non protégés, des conduites à risque ;
- un sentiment de puissance ou une estime de soi gonflée, sans regard critique.
C’est la durée qui distingue une bonne semaine d’un épisode. On parle d’hypomanie quand ces perturbations sont présentes tous les jours pendant au moins quatre jours, avec un retentissement moindre sur le quotidien. Un épisode maniaque dure plus d’une semaine, en général quatre à huit, et conduit souvent à une hospitalisation pour protéger la personne de ses propres comportements [8]. Pour les médecins, la notion clé est la rupture avec le fonctionnement habituel : quelqu’un de réservé qui ne s’arrête plus de parler, un économe qui accumule les achats [7].
L’état que décrit Nicolas Demorand ajoute une difficulté. Quand excitation et dépression se succèdent dans la même journée, voire coexistent, on parle d’épisode mixte [8]. La HAS le décrit comme un diagnostic difficile et un moment où le risque suicidaire est majeur, qui requiert l’avis en urgence d’un psychiatre [7].
Dix ans en moyenne avant un traitement adapté, parce que la dépression cache l’autre pôle
« Un diagnostic de bipolarité se pose en 10, 15 ans, ce qui est totalement délirant et dangereux », a lancé Nicolas Demorand en octobre au festival Pop et Psy [5]. La HAS donne l’ordre de grandeur officiel : il s’écoule en moyenne dix ans entre le début de la maladie et l’instauration d’un traitement adapté [7]. Comme la maladie débute le plus souvent entre 15 et 25 ans, un patient type reçoit le bon traitement entre 25 et 35 ans, selon notre calcul. La Fondation FondaMental attribue ce retard à la méconnaissance de la maladie, dont les symptômes sont souvent assimilés à ceux d’une dépression [9].
La confusion a des conséquences, car la dépression et le trouble bipolaire ne se soignent pas de la même façon [7]. Pour ne pas passer à côté, la HAS demande aux généralistes de rechercher un trouble bipolaire devant tout épisode dépressif, et liste des indices qui doivent faire y penser :
- une première dépression avant 25 ans ;
- au moins trois épisodes dépressifs ;
- un parent proche atteint d’un trouble bipolaire ;
- une dépression survenue après un accouchement ;
- une dépression avec un appétit et un sommeil augmentés plutôt que diminués ;
- un antidépresseur qui ne marche pas, aggrave les symptômes ou provoque une agitation, voire une phase d’exaltation, même brève [7].
Le médecin peut s’aider du questionnaire « Trouble de l’humeur », que la HAS conseille pour repérer les hypomanies passées [7]. Ses 13 questions portent sur une période où l’on « n’était pas comme d’habitude » : plus sûr de soi, plus bavard, moins besoin de dormir, plus dépensier. Il est jugé positif avec au moins sept « oui », des signes survenus pendant la même période et des problèmes modérés ou sérieux qui en ont découlé [13]. Ce n’est qu’un outil de repérage, et c’est un psychiatre qui confirme le diagnostic. Parce que la personne ne se rend pas toujours compte de ses phases hautes, la HAS juge indispensable de recueillir, avec son accord, les informations de ses proches [7].

237 950 assurés en ALD pour un trouble bipolaire, loin des 650 000 à 1,65 million de malades estimés
Combien de personnes vivent avec un trouble bipolaire en France ? Les études en population générale l’estiment entre 1 et 2,5 % de la population, soit 650 000 à 1,65 million de personnes, selon la Fondation FondaMental [9]. Les chiffres de l’Assurance maladie donnent un autre ordre de grandeur. Fin 2024, 237 950 assurés du régime général étaient pris en charge en affection de longue durée (ALD) pour un « trouble affectif bipolaire », soit 344 pour 100 000 personnes protégées [10]. Rapporté aux estimations, cela représente entre un malade sur trois et un sur sept, selon notre calcul.
Cet écart ne mesure pas à lui seul les malades non soignés. L’ALD, qui exonère du ticket modérateur, se demande et n’est accordée qu’à certaines conditions : un diagnostic posé, une maladie installée dans la durée et des conséquences fonctionnelles dans la vie quotidienne [11]. Une partie des patients suivis n’en relève donc pas, ou ne l’a pas demandée. Mais le compteur avance vite : de 138 560 personnes en 2015, il est passé à 237 950 en 2024, +72 % en neuf ans. Le trouble bipolaire est passé du 18e au 12e rang des maladies prises en charge en ALD [10].
Le profil de ces assurés interroge aussi. En 2024, 65 % sont des femmes et leur âge moyen atteint 56 ans [10], alors que la maladie touche presque autant les hommes que les femmes : l’Organisation mondiale de la santé relève elle aussi qu’elle est plus souvent diagnostiquée chez les femmes [12]. L’âge moyen, lui, reflète une maladie qui dure toute la vie : elle débute le plus souvent entre 15 et 25 ans, et l’ALD, accordée pour cinq ans, se renouvelle ensuite [11].


Pour la HAS, un repérage précoce change le pronostic, qui tient d’abord au risque suicidaire : un patient sur deux fera au moins une tentative de suicide au cours de sa vie, et au moins un sur dix, sans traitement, en mourra [7]. Nicolas Demorand, passé par une phase maniaque de plusieurs mois avant son retour à l’antenne, résumait en juin sur France Inter ce qu’il en retient : « Le danger supérieur, c’est d’être malade et dans une relation de défiance avec le soin » [4].
Sources et références
[1] Society — « C’est quand je me sens bien que je m’inquiète », entretien avec Nicolas Demorand, Victor le Grand, 4 novembre 2026
https://www.society.fr/interview-cest-quand-je-me-sens-bien-que-je-minquiete/
[2] Paris Match — « Elle est plus inquiète quand elle me voit monter en régime » : Nicolas Demorand raconte comment sa compagne vit sa maladie, Madison Petit, 5 novembre 2026
https://www.parismatch.com/elle-est-plus-inquiete-quand-elle-me-voit-monter-en-regime-nicolas-demorand-raconte-comment-sa-compagne-vit-sa-maladie-162TVJuv2nG4eEMYjMg4k5
[3] Télé-Loisirs — « Quand elle me voit allongé sur le canapé toute la journée »… : Nicolas Demorand, atteint de trouble bipolaire, confie l’impact de sa maladie sur sa vie privée, Axel Thoret, 5 novembre 2026
https://www.programme-tv.net/news/people/410678-quand-elle-me-voit-allonge-sur-le-canape-toute-la-journee-nicolas-demorand-atteint-de-trouble-bipolaire-confie-l-impact-de-sa-maladie-sur-sa-vie-privee/
[4] France Inter — « Le danger supérieur, c’est d’être malade et dans une relation de défiance avec le soin », confie Nicolas Demorand, L’invité de 8h20, Benjamin Duhamel, 15 juin 2026
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-lundi-15-juin-2026-9848097
[5] Femme Actuelle — « Je suis passé par là » : atteint de bipolarité, Nicolas Demorand se confie sur ses pensées suicidaires, Mathilde Joris, octobre 2026
https://www.femmeactuelle.fr/actu/news-actu/je-suis-passe-par-la-atteint-de-bipolarite-nicolas-demorand-se-confie-sur-ses-pensees-suicidaires-2212350
[6] Gala — Nicolas Demorand : femme, enfants… Que sait-on sur sa vie privée ?, 26 mars 2025
https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/nicolas-demorand-femme-enfants-que-sait-on-sur-sa-vie-privee-20250326
[7] Haute Autorité de santé — Patient avec un trouble bipolaire : repérage et prise en charge initiale en premier recours, fiche mémo, juin 2015
https://www.has-sante.fr/jcms/c_1747465/fr/patient-avec-un-trouble-bipolaire-reperage-et-prise-en-charge-initiale-en-premier-recours
[8] Assurance maladie, ameli.fr — Symptômes du trouble bipolaire, 31 mars 2025
https://www.ameli.fr/assure/sante/themes/trouble-bipolaire/symptomes
[9] Fondation FondaMental — Troubles bipolaires
https://www.fondation-fondamental.org/les-maladies-mentales/troubles-bipolaires
[10] Assurance maladie — Effectif, prévalence et caractéristiques des bénéficiaires d’une ALD – 2008 à 2024 (tableau III, code CIM-10 F31), 12 décembre 2025
https://www.assurance-maladie.ameli.fr/etudes-et-donnees/prevalence-beneficiaires-ald
[11] Haute Autorité de santé — ALD 23, Troubles bipolaires : actes et prestations affection de longue durée, janvier 2025
https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2025-01/ald_n23_actes_et_prestations_sur_les_troubles_bipolaires_-_actualisation_janvier_2025.pdf
[12] Organisation mondiale de la santé — Trouble bipolaire, aide-mémoire, 11 septembre 2026
https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/bipolar-disorder
[13] Hirschfeld RM, Williams JB, Spitzer RL et al. — Development and validation of a screening instrument for bipolar spectrum disorder: the Mood Disorder Questionnaire, American Journal of Psychiatry, novembre 2000
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/11058490/



