Sommaire
L’analyse a été publiée dans la nuit de dimanche à lundi par Zero Carbon Analytics, un centre de recherche indépendant basé à Bruxelles [1]. Ses auteurs ont repris un épisode précis, la chaleur d’avril 2024 en Asie du Sud et du Sud-Est, que le réchauffement d’origine humaine a rendu au moins 45 fois plus probable. Elle a duré tout le mois en Inde et au Bangladesh, et du 15 au 29 avril aux Philippines [1]. Le 30 avril 2024, une station météorologique du Bengale-Occidental a relevé 47,2 °C, un record [2].
Les chercheurs ont d’abord comparé ce mois d’avril à un mois d’avril ordinaire de la période 1991-2020. Ils estiment qu’il s’est accompagné de 3,6 % de naissances prématurées en plus en Inde, dans les États plus chauds que la normale, de 11,9 % au Bangladesh et de 10 % aux Philippines, soit 16 150 bébés nés avant terme en excès [1]. Le Bangladesh, où la chaleur s’est le plus écartée de son climat habituel, cumule le taux le plus lourd : environ 19 naissances prématurées en excès pour 1 000 naissances, contre 8 pour 1 000 aux Philippines [1]. Dans un second calcul, l’équipe a retiré la part de chaleur due au réchauffement, environ 0,85 °C en Asie du Sud et 1,2 °C aux Philippines. Environ 10 600 de ces naissances prématurées, dans une fourchette de 5 100 à 17 700, n’auraient alors pas eu lieu [1].
Ces nombres sont des estimations par modèle, pas un décompte de dossiers de maternité. Ils reposent sur une relation entre chaleur et prématurité tirée surtout d’études menées dans des pays riches et tempérés, que les auteurs jugent plutôt prudente pour l’Asie du Sud [1].
Naissance prématurée et chaleur : un lien retrouvé dans 198 études
Cette relation vient d’une méta-analyse publiée dans Nature Medicine, qui a rassemblé 198 études menées dans 66 pays [3]. Elle s’exprime en cote, une mesure qui compare les chances d’accoucher avant 37 semaines de grossesse à celles d’un groupe de comparaison (1 voulant dire aucune différence). La cote d’une naissance prématurée y est de 1,04 pour chaque degré de chaleur supplémentaire, et de 1,26 pendant les vagues de chaleur [3]. Il s’agit d’associations, observées dans des études de conception et de mesure très différentes, ce que les auteurs donnent comme leur principale limite [3].
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Le mécanisme n’est pas entièrement élucidé, mais plusieurs pistes sont avancées : la déshydratation, une baisse du flux sanguin vers le placenta, une inflammation et l’activation des signaux qui déclenchent le travail [1]. Pendant la grossesse, le cœur pompe davantage de sang, le volume sanguin augmente et le fœtus produit lui-même de la chaleur : le corps de la mère a plus de mal à en évacuer, surtout en fin de grossesse [3].
Une autre équipe a suivi 86 millions de naissances dans 250 villes de 13 pays entre 1979 et 2019, en regardant la température des quatre jours précédant l’accouchement. Pendant les cinq mois les plus chauds de l’année, 1,4 % des naissances prématurées étaient attribuables à la chaleur, soit 855 pour un million de naissances [4]. Les parts les plus élevées ont été trouvées au Canada (1,76 %), en Estonie et en Espagne (1,63 %) : selon l’un des auteurs, la chaleur pèse davantage là où la population y est moins habituée qu’en Équateur ou au Brésil [4]. Une chercheuse brésilienne qui n’a pas participé à l’étude rappelle que les températures des stations météo ne disent pas ce que chaque femme a réellement subi, et que les registres ne distinguent pas les accouchements spontanés de ceux qui ont été programmés [4].

En France, un bébé vit environ 14 jours de canicule par an
La France ne figure dans aucun de ces deux calculs, mais elle n’est pas à l’abri. Dans sa fiche consacrée au pays, publiée le 28 octobre, le Lancet Countdown, un collectif de chercheurs associé à la revue The Lancet, indique que les enfants de moins d’un an ont connu en moyenne 9 jours de canicule de plus par an entre 2016 et 2025 qu’entre 1986 et 2005, une hausse de 174 % [5]. Autrement dit, ils sont passés d’environ 5 jours par an à environ 14, soit 2,7 fois plus (calcul S1N7ESE). Selon le même rapport, 80,6 % des jours de canicule vécus en France entre 2021 et 2025 n’auraient pas été attendus sans le changement climatique [5].
Le Lancet Countdown ne compte pas les femmes enceintes à part, mais une grossesse qui traverse l’été passe par les mêmes journées. Et aucune estimation française du nombre de naissances prématurées liées aux canicules n’a été publiée à ce jour.
Ce que la chaleur change sur 100 naissances
Pour se donner un ordre de grandeur, on peut appliquer la cote moyenne de la méta-analyse au taux français. Selon l’Enquête nationale périnatale, menée dans toutes les maternités pendant une semaine de mars 2021, 7,0 % des bébés naissent avant 37 semaines en France [6]. Avec une cote de 1,26, ce taux passerait à environ 8,7 % pendant une vague de chaleur, dans une fourchette de 7,5 % à 10 % selon l’incertitude de l’étude (calcul S1N7ESE). Cela représente environ 1,7 naissance prématurée de plus pour 100 naissances, et plus de 91 bébés sur 100 qui naîtraient encore à terme. Chaque degré supplémentaire, avec la cote de 1,04, ajouterait environ 0,3 point (calcul S1N7ESE).
Ce calcul transpose une moyenne mondiale, il ne mesure pas ce qui se passe dans les maternités françaises. Il montre surtout pourquoi le sujet compte à l’échelle d’un pays : un faible écart par naissance, répété sur toutes les grossesses qui traversent une canicule.

Chaleur en début de grossesse : un poids de naissance plus faible
En France, c’est le poids de naissance qui a été étudié de près. Des chercheurs de l’Inserm et de l’université Grenoble Alpes, avec Santé publique France, ont suivi près de 21 000 femmes enceintes entre 2002 et 2017 [7]. Une température moyenne de 21,6 °C entre la 2e et la 15e semaine de grossesse, contre 13,6 °C habituellement, était associée à un poids de naissance à terme plus faible de 199 grammes en moyenne [7]. Le lien était plus marqué chez les femmes qui vivaient avec peu de végétation autour d’elles, avaient une position sociale moins favorable ou résidaient dans un quartier défavorisé [7]. Cette fenêtre du début de grossesse, souvent avant même la première échographie, montre que la chaleur ne concerne pas seulement les dernières semaines.
Enceinte pendant une canicule : les gestes recommandés
Le ministère de la Santé et l’Assurance maladie rangent les femmes enceintes parmi les personnes les plus exposées aux fortes chaleurs, et leurs consignes tiennent en quelques gestes [8] :
- Boire au moins 1,5 à 2 litres d’eau par jour, sans attendre d’avoir soif, en évitant l’alcool, les boissons très sucrées et celles qui contiennent de la caféine [8].
- Éviter de sortir aux heures chaudes et toute activité physique intense entre 12 h et 18 h, ou se réfugier dans un lieu frais comme une bibliothèque, un cinéma ou une grande surface [8].
- Garder le logement frais : volets et fenêtres fermés côté soleil la journée, grandes ouvertures la nuit dès qu’il fait plus frais dehors que dedans [8].
- Se mouiller le visage et les avant-bras plusieurs fois par jour, prendre des douches ni froides ni chaudes, et continuer à manger en quantité suffisante, même sans appétit [8].
- Consulter son médecin ou sa sage-femme en cas de doute [8].
Deux situations ne doivent pas attendre. Une fièvre au-delà de 39 °C avec une peau chaude, rouge et sèche, des maux de tête intenses, des vertiges, des propos incohérents ou une perte de connaissance évoquent un coup de chaleur : il faut appeler le 15 [8]. Et des contractions régulières et douloureuses avant 37 semaines sont le signe d’une menace d’accouchement prématuré, qui est la première cause d’hospitalisation pendant la grossesse selon le Collège national des gynécologues et obstétriciens français [9] : c’est le moment d’appeler sa maternité. La plateforme Canicule info service répond aussi aux questions au 0 800 06 66 66, appel gratuit, de 9 h à 19 h [8].

En Asie, l’étude de Zero Carbon Analytics relève que l’Inde et le Bangladesh ont récemment publié des consignes de chaleur propres à la grossesse, mais que la protection contre la chaleur ne fait pas encore partie du suivi prénatal courant [1]. Ses projections donnent, pour l’Inde seule, plus de 15 000 naissances prématurées en excès lors d’un mois d’avril ordinaire vers le milieu du siècle, soit plus que pendant l’avril exceptionnel de 2024. Un meilleur suivi des grossesses, des lieux rafraîchis et des alertes précoces pourraient en éviter une partie, mais pas toutes, selon les auteurs [1].
Sources et références
[1] Zero Carbon Analytics — Climate change is already driving preterm births in Asia – and the toll is set to rise, 2 novembre 2026
https://zerocarbon-analytics.org/policy/climate-change-driving-preterm-births-in-asia/
[2] Le Monde — Le réchauffement climatique a entraîné plus de 10 000 naissances prématurées en Asie du Sud et du Sud-Est lors d'une vague de chaleur en avril 2024, 2 novembre 2026
https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/11/02/le-rechauffement-climatique-a-entraine-plus-de-10-000-naissances-prematurees-en-asie-du-sud-et-du-sud-est-lors-d-une-vague-de-chaleur-en-avril-2024_6804839_3244.html
[3] Lakhoo DP, Brink N, Radebe L et al. — A systematic review and meta-analysis of heat exposure impacts on maternal, fetal and neonatal health, Nature Medicine, 2025 ; 31 : 684-694
https://www.nature.com/articles/s41591-024-03395-8
[4] SciDev.Net — Calor extremo elevaría riesgo de nacimientos prematuros (étude publiée dans Environment International), 17 juin 2026
https://www.scidev.net/america-latina/news/calor-extremo-elevaria-riesgo-de-nacimientos-prematuros/
[5] Lancet Countdown on Health and Climate Change — France: Data sheet 2026, 28 octobre 2026
https://lancetcountdown.org/wp-content/uploads/2026/10/FRANCE-Data-sheet-2026.pdf
[6] Inserm — Enquête nationale périnatale : résultats de l'édition 2021, 6 octobre 2022
https://presse.inserm.fr/enquete-nationale-perinatale-resultats-de-ledition-2021/65757/
[7] Santé publique France et Inserm — Petit poids de naissance : l'impact de l'exposition à la chaleur serait renforcé par les facteurs environnementaux et socio-économiques, 24 février 2026
https://www.santepubliquefrance.fr/presse/petit-poids-de-naissance-limpact-de-lexposition-a-la-chaleur-serait-renforce-par-les
[8] Santé.fr (ministère de la Santé, Assurance maladie, Santé publique France) — Fortes chaleurs et canicule : se protéger et protéger ses proches, 22 juin 2026
https://www.sante.fr/fortes-chaleurs-et-canicule-se-proteger-et-proteger-ses-proches
[9] Collège national des gynécologues et obstétriciens français — La menace d'accouchement prématuré à membranes intactes, recommandations pour la pratique clinique, 2002
https://cngof.fr/app/uploads/2025/11/MAP202002-20a20membranes20intactes20.pdf?x16080




