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Depuis février 2021, les analyses de Valérie Murat ont disparu d’Internet. Le tribunal judiciaire de Libourne l’avait condamnée, avec son association, à verser plus de 125 000 euros au Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB) et à 25 coopératives et châteaux pour « dénigrement », et à retirer ses publications sous peine d’astreinte. Elle a fermé son site et ses comptes sur les réseaux sociaux [2]. Avec les intérêts, l’association a versé plus de 161 000 euros, réunis en partie par une cagnotte, pour avoir le droit de faire appel [4].
Devant la cour d’appel de Bordeaux, son avocat, Bruno Bouyer, a demandé que l’affaire soit jugée comme une diffamation, qui relève du droit de la presse, et non comme un dénigrement de produit. L’avocate du CIVB a répondu que c’étaient bien « les vins de Bordeaux » qui étaient visés. Elle a surtout cité les commentaires de la militante, « #Tupeuxmourir », « substance mortelle » ou « empoisonnement généralisé ». L’arrêt est attendu le 15 décembre [1]. Les chiffres, eux, sont restés au second plan. Ce sont pourtant eux qui intéressent celui qui sert un verre de bordeaux : que trouve-t-on vraiment dans le vin, et à quelle dose ?
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Vins de Bordeaux : ce que contenaient les 22 bouteilles d’Alerte aux toxiques
En septembre 2020, Alerte aux toxiques a fait analyser 22 vins de propriétés certifiées haute valeur environnementale (HVE), dont 19 du vignoble girondin, avec des crus bourgeois et des grands crus, ainsi que du champagne et du languedoc [1][3]. Les analyses ont été confiées au laboratoire Dubernet, spécialisé dans l’œnologie. Toutes les bouteilles, des millésimes 2015 à 2019, contenaient des résidus de pesticides : 28 substances actives différentes au total, 4 en moyenne par bouteille [3].
Le détail inquiète davantage que le total. Chaque bouteille contenait au moins une molécule considérée comme un perturbateur endocrinien potentiel, c’est-à-dire capable d’interférer avec les hormones. Onze bouteilles renfermaient des traces d’une substance classée cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction (CMR) probable, et neuf au moins un SDHI, ces fongicides qui bloquent la respiration des cellules des champignons et dont la toxicité inquiète une partie des chercheurs [3].
Le président du CIVB, Bernard Farges, avait répondu sur le terrain des doses : les quantités se situaient selon lui « entre 60 et 5 000 fois en-dessous des limites autorisées » [5]. Les deux affirmations peuvent être vraies en même temps. Elles ne répondent pas à la même question, et le label en est la clé : contrairement au bio, la certification HVE n’interdit pas les pesticides de synthèse. Elle évalue la biodiversité, la gestion de l’eau ou la stratégie de traitement de l’exploitation [3]. Trouver des résidus dans ces bouteilles n’avait donc rien d’une fraude. C’est la promesse environnementale du logo que l’association contestait.

Contrôles européens : un vin sur deux garde au moins un résidu de pesticide
Ces 22 bouteilles avaient été choisies pour leur label, pas tirées au hasard. Pour savoir ce que contient un vin ordinaire, il faut regarder les contrôles officiels. Tous les trois ans, les pays de l’Union européenne, l’Islande et la Norvège prélèvent du vin au hasard dans le commerce, et l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) en publie les résultats. La dernière série date de 2022 : 1 055 vins, dont 617 rouges, 425 blancs et 13 rosés [6][7].
Dans 48,7 % des cas, aucun résidu n’était quantifiable. Les 541 autres vins, soit 51,3 %, en contenaient au moins un, avec des taux proches pour les rouges et les blancs [7]. Dans 319 vins, soit 30,2 % des échantillons, l’EFSA a relevé plusieurs pesticides à la fois : quand un vin contient des résidus, c’est dans près de 6 cas sur 10 un mélange (calculs S1N7ESE). Le record européen est un vin rouge produit dans l’Union, avec 14 pesticides différents [6]. Dans un même vin très chargé, l’EFSA relève surtout des fongicides contre le mildiou, l’oïdium ou la pourriture grise, comme le tébuconazole, le fenhexamide, le boscalid, le folpel, le fosétyl ou le pyriméthanil [7].

Deux vins seulement, soit 0,19 %, dépassaient la limite autorisée, l’un en Pologne, l’autre en Espagne, et un seul a été jugé non conforme une fois l’incertitude de mesure prise en compte [7]. Le taux de dépassement dans le vin a baissé entre les campagnes de 2016, 2019 et 2022 [6].
La limite maximale de résidus est fixée sur le raisin, pas sur le verre
Il n’existe pas de limite propre au vin. La limite maximale de résidus (LMR) est fixée pour le raisin de cuve, et un vin est jugé conforme après application d’un facteur de transformation, qui tient compte de ce que devient chaque molécule pendant la vinification [6]. Pour une substance interdite ou sans limite spécifique, la limite par défaut est de 0,01 mg par kilo, le seuil de quantification d’usage dans le commerce [6][8]. Les laboratoires descendent aujourd’hui bien plus bas, souvent à 0,005, voire 0,001 mg par litre de vin. L’acide phosphonique, par exemple, n’était quantifiable qu’à partir de 1 mg par litre jusque vers 2015, contre 0,1 aujourd’hui [8] : un vin « sans résidu » d’hier n’en contenait pas forcément moins.
La LMR est un seuil réglementaire, pas une frontière entre un vin sain et un vin toxique. Pour la santé, l’EFSA compare les quantités à des doses de référence : aucun échantillon de vin contrôlé en 2022 ne dépassait la dose de référence aiguë, la quantité que l’on peut avaler en une journée sans risque notable, et le risque global pour le consommateur européen est jugé faible [6]. Ce calcul se fait toutefois molécule par molécule et aliment par aliment [6]. L’addition de plusieurs résidus dans un même verre n’y entre pas, alors que c’est justement le cas de près d’un vin contrôlé sur trois.
Vin bio ou pas : beaucoup moins de résidus, rarement zéro
Le bio interdit les pesticides de synthèse, pas tous les traitements : le cuivre, par exemple, y reste autorisé [6]. Et le vin bio n’est pas à l’abri des voisins. Le programme de recherche Securbio, mené de 2009 à 2014, avait trouvé des résidus dans 37 % de 272 vins bio ou en conversion, le plus souvent entre 0,001 et 0,010 mg par litre [8].
La comparaison la plus parlante porte sur l’acide phosphonique, le produit de dégradation des fongicides anti-mildiou à base de phosphonates, comme le fosétyl. C’est le résidu que l’on retrouve le plus souvent dans les vins bio [8]. Le laboratoire Dubernet l’a dosé dans 1 500 vins bio et 1 500 vins conventionnels de toutes les régions françaises, millésimes 2020 et 2021. 4 % des vins bio dépassaient 1 mg par litre, contre 73 % des vins conventionnels, et 59 % des conventionnels dépassaient même 2 mg par litre, contre 1 % des bio (calculs S1N7ESE d’après [8]).

D’où viennent les traces trouvées dans un vin bio ? Les essais de l’Institut français de la vigne et du vin en désignent plusieurs : la dérive des pulvérisations d’une parcelle conventionnelle voisine, avec de l’acide phosphonique retrouvé sur des grappes bio jusqu’à 20 mètres de distance, un pulvérisateur partagé, ou le chai lui-même [8]. Tuyaux en PVC, pièces en caoutchouc et barriques ayant contenu du vin conventionnel absorbent des résidus puis les relâchent dans le vin bio, dès le premier mois, même après rinçage. L’inox, lui, ne retient rien [8].
Près des vignes, l’exposition ne passe pas par le verre
Pour celui qui boit, les doses mesurées restent faibles. L’exposition la plus nette se trouve ailleurs, autour des parcelles. Environ 4 % de la population française vit à moins de 200 mètres d’une vigne [9]. L’étude PestiRiv de Santé publique France et de l’Anses, menée dans six régions viticoles entre octobre 2021 et août 2022, a montré que les concentrations de pesticides dans l’urine sont de 15 à 45 % plus élevées près des vignes que loin de toute culture, et jusqu’à 60 % plus élevées pendant la période de traitement, chez les adultes comme chez les enfants [9].

L’exposition augmente quand le logement est plus proche des rangs et quand les quantités pulvérisées sont plus fortes. Elle augmente aussi avec le temps passé dehors et l’aération du logement [9]. C’est aussi l’histoire de Valérie Murat : son père, vigneron, a traité ses vignes pendant 42 ans à l’arsénite de sodium. Il est mort en 2012 d’un cancer bronchopulmonaire reconnu comme maladie professionnelle [5].
Sources et références
[1] Sud Ouest — Vins de Bordeaux. Le combat anti-pesticides de retour à la barre, 3 novembre 2026
https://www.sudouest.fr/gironde/bordeaux/vins-de-bordeaux-le-combat-anti-pesticides-de-retour-a-la-barre-31358741.php
[2] Le Monde — Condamnée au silence pour avoir « dénigré » les vins de Bordeaux, Alerte aux toxiques veut « briser l’omerta » sur les pesticides, 3 novembre 2026
https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/11/03/condamnee-au-silence-pour-avoir-denigre-les-vins-de-bordeaux-alerte-aux-toxiques-veut-briser-l-omerta-sur-les-pesticides_6805563_3244.html
[3] Le Monde — Des traces de pesticides dans des vins certifiés « haute valeur environnementale », 15 septembre 2020
https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/09/15/des-traces-de-pesticides-dans-des-vins-certifies-haute-valeur-environnementale_6052325_3244.html
[4] Basta! — Alerter sur les pesticides dans le vin peut coûter 125 000 euros : Valérie Murat revient à la barre, 2 novembre 2026
https://basta.media/Alerter-sur-les-pesticides-dans-le-vin-peut-couter-125-000-euros-proces-en-appel-lanceuse-alerte-Valerie-Murat
[5] Basta! — « Que met-on sur les vignes dans le Bordelais ? » : la question à 125 000 euros que Valérie Murat a osé poser, 20 janvier 2022
https://basta.media/Valerie-Murat-vins-de-Bordeaux-pesticides-vignes-lanceur-d-alerte-proces-pour-denigrement-alerte-aux-toxiques
[6] Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) — The 2022 European Union report on pesticide residues in food, EFSA Journal, avril 2024
https://efsa.onlinelibrary.wiley.com/doi/10.2903/j.efsa.2024.8753
[7] EFSA — Rapport 2022 sur les résidus de pesticides, résultats détaillés pour le vin
https://multimedia.efsa.europa.eu/pesticides-report-2022/commodity/wine
[8] Grinbaum M et al. (Institut français de la vigne et du vin, Vignerons bio Nouvelle-Aquitaine, Sudvinbio) — Contaminations croisées avec les produits phytosanitaires dans les vins bio, 45e congrès de l’OIV, 2024
https://ives-openscience.eu/wp-content/uploads/2025/02/OIV2024_33_Grinbaum.pdf
[9] Santé publique France — Les riverains des vignobles exposés aux pesticides (étude PestiRiv, Santé publique France et Anses), La Santé en action n° 472
https://invs.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/cadic_files/documents/spf00006511.pdf





